considérations musicales, politiques et philosophiques

21 janvier 2017

pensée du jour, ce samedi 21 janvier 2017...

Les politiciens et le public sont à vomir... Les deux. Pourquoi un tel mépris de ma part ? Parce que les deux tiers de la population mondiale lisent le même genre de journaux, regardent la même télévision, les mêmes émissions, commentent ad-nauseum les mêmes événements, se nourrissent de ce genre de vétilles, lisent chaque matin et chaque soir les mêmes feuilles sans y trouver de manière fantaisiste ou poétiques les répercussions mentales des situations ou des événements. Vous me direz : mais qu’y a-t-il de poétique dans la politique ? Rien, rien. Et absolument RIEN. Tout est écrit et dit sans l’angle du vécu. Sans la moindre honnêteté. Sans la moindre distanciation. Propagandes, en veux-tu en voilà ! Continuez donc d'aboyer et pleurez encore ! Demain, ça sera pareil. Les articles du Times, du New-York Times, du Guardian, du Monde, de Libé, et de bien d’autres encore, même les journaux en marge ou ceux dit « underground », n'ont d'autre but que de fournir à leurs lecteurs des sujets qui leur permettront de se donner des airs doctes devant leurs collègues et néanmoins concurrents, le matin, pendant les minutes d'échauffement - voire de leur fournir le thème de la journée : « T’as vu l’investiture de Mr T hier soir ? Hey, ça fait peur, hein ? Que nous réserve-t-il ? Et Le Pain, dans 4 mois, t’en penses quoi ? On aura le même prix ? ». L’intolérance politique alliée au populisme médiatique a pour conséquence l’intolérance et le manichéisme du public. Le public est possédé. C’est foutu. Il aime se gargariser de toute ces nouvelles qui nourrissent sa haine. Sa folie aussi. Haine de soi, haine de l’autre. Ça n’est pas joli à voir, et c’est encore moins joli de se l’avouer. La haine vient quand on se croit capable de parler de tout, d’embrasser tous les sujets. Zemmour, Onfray nous en donnent quotidiennement des exemples. Ça s’appelle l’opinion publique. « Et l'opinion…, je ne vous l'apprends pas, « c'est comme le trou du cul, tout le monde en a une ». Montagnes russes en perspective. Notre monde serait-il à ce point bipolaire ?

 Pire encore, les voilà bientôt à vous apostropher à la manière de tous ces fachos, avec vigueur, vulgarité, et grossièreté, sans silence, sans humilité, sans ressentir les choses avant de parler, les poings sur la table, le regard torve et triomphaliste. La haine de l'autre, et ce triomphalisme dégoulinant de partout. Sera-t-il possible un jour de ne rien dire sans être accusé de tous les maux ? Bref, rien qui surprenne tellement dans cette évocation d’individus projetés dans le vide spatial, où tout se nourrit de préjugé, de puissance, de mépris et de jugement basé sur l’apparence… Obama ou Trump ? L’endroit et l’envers de la même médaille. L’endroit et l’envers du même décor. Bipolaire, je vous dis… Et pourtant, le commun des mortels ne demeurerait conscient qu'une quinzaine de secondes s’il se démarquait de ce que raconte la presse. Il serait sans doute tout à coup conscient des mille et une facettes du monde et de lui-même. Ah, s’il pouvait aussi se dégager de toutes ces représentations monolithiques et manichéennes ! Comme s’il n’y avait que deux mondes possibles. Comme s’il n’y avait que le bien et le mal. C’est néanmoins le message que véhiculent encore et encore télévision et internet. Un moralisme nauséabond ! Ce qui rend bien sûr relativement superflue toute considération sur les sensations et les réactions afférentes. Quant aux silences nécessaires, et aux réflexions utiles, n’en parlons pas…

 Cette journée d’investiture me fait « chier » (pardon, du coup, je deviens grossier), comme la prochaine qui se tiendra dans quatre mois en France… surtout si c’est pour lire le même genre de connerie dans la presse et sur les réseaux sociaux. Toujours les mêmes petits malins qui empochent (la presse, puis les politiques = même circuit fermé où tout est fait pour que nous nous haïssions les uns les autres). Ainsi, donc, dans ce déversement de haine à venir, il va falloir supporter les crétins plus longtemps, ceux qui parlent pour ne rien dire, qui vous interrogent sur tout et n’importe quoi, qui ont l’œil scrutateur et inquisiteur, qui aimeraient bien vous cerner, mais quand la chance tourne enfin pour vous, et qu’on vous fout la paix, c'est plus le moment et elle ne vous donne jamais ce que vous vouliez... On prend alors le désespoir pour de la sérénité… Combien de temps encore va-t-il falloir supporter la connerie des gens ? Même pas envie de méditer là dessus, juste attendre que sonne le glas final… Me coupe du monde de plus en plus, pas envie de m'affilier à un parti quel qu'il soit, ni à un club du livre archi-barbant dont les lectrices seraient prêtes à s'étriper pour savoir si tel ou tel antihéros ressemblerait à leur ex-mari ou à Donald Trump. Pas envie de me justifier sur tout, sur mes connexions dans ce monde ultra-connecté, qui s’imagine tout connaître sur tout le monde. Ce monde qui court à sa perte, qui ne sait pas être poétique, ni flâner. Trump a gagné parce que le monde se trumpe depuis longtemps. Il s’est toujours trumpé d’ailleurs. Voilà pourquoi la démocratie existe et voilà pourquoi les démocraties sont parfois devenues des empires fascistes axés sur la notion du bien et du mal seulement. Je suis le bien, l’autre c’est le mal.

Bref, chaque jour, avec cette électricité bon marché, avec cette lumière artificielle, on vous trumpe, on vous travaille, on vous agite, on vous exhorte par écran interposés, on excite votre haine, on veut entendre vos cris, votre stupeur, vos plaintes, et le vomi qui va avec, on fait de vous des êtres insatisfaits et moutonniers, des esclaves. Le but et le terme de cette entreprise sont une fois de plus la guerre : celle que vous aimez regarder à la télévision, celle que vous aimez filmer, celle qui approche, celle qui vient, larvée ou pas, civile ou non, et forcément, de part et d’autre, avec d’un côté des hommes politiques belliqueux, de plus en plus autoritaires, et de l’autre un public tout aussi belliqueux et tout aussi autoritaire, assoiffé de pouvoir, de possessions, de territoire, de clôtures, public désespérant ayant une opinion sur tout, n'ayant la patience de rien et pour rien, commentant le rien et le vide... Hélas, il oublie que ça n’est pas la politique qui doit le gouverner. Ce qui doit le gouverner, c’est lui, en étant hors-champ.

Mais la soif de pouvoir ! Hmmm, LE POUVOIR, comme c’est bon ! J’imagine que lorsqu’on y a goûté, on ne peut plus s'en passer. C’est si bon de dominer sur son prochain, celui qui est « proche » (réellement ou virtuellement). C’est si bon de connaître ou de posséder un TITRE brillant… Le « titre », mon cul ! Voilà pourquoi la politique passionne de plus en plus le public. Et voilà pourquoi (gros paradoxe) tant de « respect » pour les politiques, les institutions, les généraux, les inspecteurs, les chefs, les hommes forts. Le titre ! Mon verdict : ne plus aller voter. Quand tu votes, tu votes pour un titre, le titre d’un représentant, mais un titre malgré tout ! Un décorum, un truc qui te fait croire, de surcroît, que t’as du pouvoir avec ton bulletin de vote, et que ça va changer quelque chose. La concurrence, la compétition, tout vient de là aussi. Voter pour le meilleur, pour le plus compétent. Parce que lui, ou elle, a un « titre » ! Mais aujourd’hui, le pire, c’est que cette mascarade consiste à aller voter pour le plus « photogénique », ou la plus grande gueule, le plus beau, le plus riche, le plus violent, le plus autoritaire, le plus grand, le plus stupide. Les dépossédés ne votent pas. Ce sont les possédants qui votent, d’une manière ou d’une autre, suivant leurs propres intérêts. Les voilà donc les nouvelles valeurs d’aujourd’hui. C’est à celui qui se rendra plus « GRAND » encore: sur les écrans et sur les téléphones portables ! Ce qui est grand est à toi ! C’est possible ! Make yourself GREAT again ! Oui, la folie des grandeurs, être le meilleur, avoir les plus grosses couilles, le faire savoir ou le faire croire, en foutre plein la vue ! Trump a gagné, parce que le public de la télévision et d’internet a gagné. Le public des plaisirs passagers, le public des mélodies faciles, le public des paillettes et des superficialités, le public de la surconsommation, c'est lui qui règne. Mes amis pauvres, quant à eux, ils ont oublié qu’il vaut mieux de ne pas avoir grand-chose et la paix à la maison, plutôt que d’être riche et avoir une vie de branque, à mentir, tricher, trahir, et avaler tout un tas de médocs pour se calmer les nerfs avant de finir par claquer d’un infarctus. Le maillon faible n’a jamais été de ce monde. On le méprise, comme on méprisait le Christ. Il n’a qu’à déguerpir et crever lui aussi. Oui, dans ce monde, il n’y a pas de place pour les maillons faibles, ces parasites, ces branleurs, ces oisifs, ces flâneurs. Oh, Baudelaire, s’il te plaît, reviens-nous et nourris-nous de ta poésie !

Bref, sans prendre tout au premier degré, tout cela est limpide et simple quand même, non ? Chaque homme, chaque femme, pourraient le comprendre, pourraient aboutir à la même conclusion à quelque chose près, s’il se donnait simplement la peine de réfléchir une heure. Mais personne n’en a la volonté; personne ne veut s’éviter le prochain conflit; personne ne veut épargner à soi-même et à ses enfants le prochain massacre de millions d’hommes, si c’est au prix d’un tel effort. La guerre, ça fait longtemps qu’elle existe : au travail, dans la famille, dans son propre pays, sur la route. On ne sait pas ce qu’on dit. On ne sait plus ce qu'on fait. Règne de l’impulsion, du tweet, du « like », de l’image. De la réflexion, pas vraiment. La décence ordinaire s’est volatilisée depuis des décennies, j’ai l’impression. Paradoxe : la vie est une question de survie. Manger ou être mangé. Les hommes aiment à se nourrir de la peur de l’autre. Ils ont peur d’être mangé. De tout perdre. Ils en oublient cette parole essentielle des évangiles : « Amassez-vous des trésors dans le ciel, où la teigne et la rouille ne détruisent point, et où les voleurs ne percent ni ne dérobent. Car là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur » (1).

Réfléchir une heure ; rentrer en soi-même pendant un moment et se demander quelle part on prend personnellement au règne du désordre et de la méchanceté dans le monde, quel est le poids de notre responsabilité ? Cela, vois-tu, personne n’en a envie ! Ce sont des pérégrinations de bourgeois, te dira-t-on. Voilà pourquoi tout continuera comme avant ; voilà pourquoi, jour après jour, des milliers et des milliers d’hommes préparent avec zèle la prochaine guerre, dans sa propre famille, à son boulot, au supermarché, sur la route, la prochaine manifestation de violence qu'on ne comprendra pas. Il y aura seulement gestion de la dite violence. Voilà surtout pourquoi l’homme libre choisit sa propre mort.

Voilà pourquoi je n’ai ni patrie terrestre ni idéal, ni aucun espoir dans l’espèce humaine et dans ce monde auquel je ne me sens pas du tout contemporain. La patrie, l’idéal, l’espoir, ce ne sont là que des éléments de décoration pour ces messieurs qui organisent la prochaine tuerie (réelle, virtuelle, mentale ou que sais-je encore…). Cela n’a plus de sens de penser, de dire, d’écrire quoi que ce soit d’humain ; cela n’a plus de sens d’agiter dans son esprit des idées généreuses. Pour deux ou trois personnes qui le font, il y a des milliers de journaux, de revues, de discours télévisés, de réunions publiques et secrètes qui, jour après jour, tendent vers le but contraire et l’atteignent. Hermann Hesse disait déjà en 1929 que l'époque et le monde, l’argent et le pouvoir, appartenaient aux êtres médiocres et fades (2)… A ceux qui ne savent plus parler ni écouter. A ceux qui ne savent pas ressentir… Quant aux autres, aux êtres véritables, je crois qu’ils ne possèdent rien, si ce n’est la liberté de mourir. Il en fut ainsi de tout temps et il en sera ainsi pour toujours. La grande braderie de la culture que représente l’époque contemporaine, depuis presque un siècle je crois, est à son sommet et je m’en vais, avec ou sans amour, je n'emporterai rien, nu je suis venu, nu je repartirai, en tout cas, je serai sans rancune pour le genre humain, prêt à pardonner sans doute, après maints efforts et un travail sur soi, après de grands combats épuisants, car je crois que de tout temps les gens ne savent pas ce qu’ils font… D'ailleurs, moi, je ne sais pas toujours ce que je fais.

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(1) Evangile selon Mathieu (il n’y a pas de Saint Mathieu), chapitre 6, verset 21.

(2) Dans son roman cultissime publié en 1929, Le loup des Steppes.

 

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14 décembre 2016

le renouveau du trio jazz...

Steve Kuhn Trio - Ah, Moore

 

Si en musique classique le quatuor à corde est une représentation des composants majeurs de l'orchestre symphonique, le trio de piano jazz est quant à lui une sorte de distillation des éléments instrumentaux propres aux big band et aux combos (quartettes, quintettes, sextettes, etc). Depuis le trio légendaire de Bill Evans (avec Scott La Faro et Paul Motian), quelques groupes ont suivi ces nouvelles « règles », à savoir, une mobilité instrumentale peu conventionnelle, une indépendance qui n'est pas sans rappeler les connexions entre premier et second violon, alto et violoncelle... Et effectivement, parmi les nombreuses configurations jazzistiques, le trio de piano jazz me paraît plus « durable » que les autres, ou disons, qu'il fait partie des formules les plus éprouvées... Ou, pour le dire encore autrement, c'est celui qui me semble aujourd'hui avoir le plus de succès auprès du public. Le trio de piano/contrebasse/batterie véhicule encore pas mal de « clichés » amusants dès lors qu'on évoque le mot « jazz ». Un club ou un bar enfumé, des bruits de verres ou de flûtes de champagne, et puis au fond de la scène, un pianiste, son contrebassiste et son batteur. Et puis, une salle qui se vide petit à petit, après minuit en général, « round midnight ». Nos musiciens, eux, en parfaits solitaires, continuent de jouer, jusqu'à ce que le tenant du club les foute dehors... Tout cela fait très cliché, forcément...

Mais une chose est sûre: aujourd'hui, on ne compte plus le nombre de trios (ce qui est une bonne chose en soi...) et parfois, je l'avoue, je m'y perds. Il y a surtout ce sentiment que l'on retrouve à chaque fois les mêmes « gimmicks », les mêmes réflexes, les mêmes techniciens, le même phrasé... Et si peu de surprise en fin de compte… Mais avec Steve Kuhn, on se situe d’emblée dans une singularité inouïe en termes de discours et de jeu pianistique... Disons que ce pianiste a une sonorité, une palette de couleurs très caractéristique, qui touche au sublime. Un jeu en demi-teinte. Kuhn est une sorte de poète. Un contemplatif. Un romantique. Et ce « Three Waves » gravé en studio en 1966 pourrait être malgré sa très courte durée (moins de 35 minutes) l'un de ses disques majeurs. A la différence des trios de Bud Powell et d'Oscar Peterson dans lesquels le leadeur tenait un rôle de premier plan et où les rythmiciens devaient se contenter d'accompagner (avec, à la rigueur, un solo par ci, un solo par là), les trios de Bill Evans et de Steve Kuhn, puis ceux de Paul Bley, allaient propulser une toute autre approche (Keith Jarrett leur sera redevable d'ailleurs). Bref, une toute autre conception: celle de la liberté individuelle à l'intérieur d'une dynamique de groupe. Et ici, faut bien reconnaître que c'est franchement réussi. L'évidence du rapport à trois donne une musique complètement fascinante, libérée de toute contrainte bop !

Entre ballades et morceaux rapides, compos personnelles et standards (« Ida Lupino », « Ah, Moore » et un « Never Let Me Go » d’une tendresse absolue), le pianiste new-yorkais donne à entendre un jeu d'une cohérence qui laisse pantois. Cet artiste incontournable depuis le début des années 60 s'était fait remarqué quelques années plus tôt aux côtés du saxophoniste Serge Chaloff, puis avait fourbi ses armes avec John Coltrane et Kenny Dorham. Enfin, signalons ce qui constitue, du moins à mon sens, deux jalons dans sa discographie: le magnifique Basra de Pete La Roca et l'extraordinaire et très émouvant Sing Me Softly of the Blues d'Art Farmer, deux galettes enregistrées peu de temps avant Three Waves, avec la même rythmique, à savoir Steve Swallow à la contrebasse et Pete La Roca à la batterie (1). Alors bien sûr, ici, la musique est tout sauf techniquement impressionnante. Et pourtant, de la technique, ils en ont, nos joyeux galopins. Pete La Roca qui avait beaucoup influencé le jeune Tony Williams est l'un des batteurs les plus brillants en termes de rythmes ternaires (l'on songe aussi à Alan Dawson et Joe Chambers, c'est la même école...). Son jeu aux balais sait se faire feutré. Sur « Ah Moore », par exemple, c'est de toute beauté. La finesse est à son comble. Et puis, Kuhn, c'est un pianiste à part, un style très identifiable dès les premières notes (la marque des grands), c'est aussi un vrai intello (faut le voir poser sur la pochette, tel un jeune étudiant désinvolte...). Un très grand disque que je suis toujours ravi de réécouter (2).

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(1) Parmi ses plus beaux disques en trio, signalons à toute fin utile Watch What Happens (MPS, 1968) avec Palle Daniellson et Jon Christensen, The Vanguard Date (Owl, 1986) avec Ron Carter et Al Foster, Waltz Blues Side (Venus, 2002) avec Gary Peacock et Billy Drummond et enfin Plays Standards (Venus, 2008) avec Buster Williams et Al Foster.

(2) Comment ne pas succomber en effet à l’écoute de thèmes aussi majestueux et aussi savoureux que « Why Did I Choose You ? » (plage 5) avec son rythme nonchalant et d’une beauté sans équivalent ? Ou encore « Ah Moore » (plage 2), thème d’une tendresse absolue. Tout l’art du pianiste (et de son trio) se déploie au cours de ces ballades inoubliables.

 

Three Waves by Steve Kuhn

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23 octobre 2016

petits poèmes en prose...

Schwab Soro Marche Vers L'Avant

L'extrait ci-dessus est tiré de leur premier album (label Neuklang, 2014) et donne une idée de leur esthétique poursuivie dans Volons ! (Neuklang, 2016).

 Ils ne paient pas de mine et pour l’heure leurs noms ne vous évoquent rien sans doute... Et pourtant, il y a deux ans, ils publiaient un premier album réjouissant qui surprit le petit monde du jazz (simplement intitulé Schwab Soro). Bon, il est clair que pour celles et ceux qui les ont déjà repérés au sein de Ping Machine, collectif à géométrie variable assez impressionnant, Raphaël Schwab et Julien Soro ne sont pas tout à fait des inconnus. Sous leurs allures de dilettantes (voir la pochette que je trouve très rigolote...), les deux complices se livrent à un dialogue passionnant qui tient une nouvelle fois toutes ses promesses. Sonorités d’une brillance exceptionnelle. Humilité de la démarche. D’un côté la contrebasse de Raphaël Schwab, de l’autre le saxophone alto de Julien Soro. Un répertoire authentique, une grande classe dans le jeu. Des idées, de la légèreté, et encore beaucoup de poésie. Mieux, la prise de risque est vraiment de mise au cours de cet enregistrement studio. « Volons ! » est un disque surprenant, bucolique par endroits, plein d’humour dans d’autres, et puis, ce qui compte toujours, c’est cette sonorité individuelle et collective à la fois mise en valeur par un ingé du son qui a accompli un remarquable travail (pas d’amplification grossière sur les instruments !). Bref, si vous recherchez un disque de jazz bien foutu, bien dans l’air du temps mais avec ce détachement nécessaire par rapport à ce trop plein de réalité qui nous agasse et nous déprime, alors cette galette est faite pour vous aussi ! Une vraie bouffée d’oxygène ! (1) Julien Soro et Raphaël Schwab forcent tout deux le respect. Pourquoi ? Parce qu'ils évitent les politesses d'usage bien trop courantes dans le jazz... Ce qui compte ici, c'est bel et bien la Musique, ou plutôt l'art de la conversation. Rien de conventionnel, rien de violent non plus, mais une sorte d’incipit au final pour prendre un nouveau départ, quitte à se trouver au bord du précipice...

Le duo de saxophone/contrebasse est assez rare de nos jours, même si l'on évoquera ici et là quelques réussites majeures (Old And Unwise avec le saxophoniste Tim Berne et le contrebassiste Bruno Chevillon ou encore le remarquable Wood avec Matthieu Donarier et Sébastien Boisseau, respectivement aux saxophones et à la contrebasse). Celui de Schwab / Soro est « autre » mais n’en demeure pas moins lumineux, de cette lumière diaphane, de ce blanc laiteux. Aucune falaise n’aurait pu donner une idée de cette musique, oblique en un endroit, diaphane en un autre, et sur laquelle la lumière et l’ombre produisent les jeux les plus étonnants. L’idée de ce duo atypique dont on saluera la longévité a germé vers la fin de l’année 2011 (en ces temps de précarisation institutionnalisée, cinq ans, c’est déjà un exploit !). Loin du disque de commande, loin du disque commercial, « Volons ! » laisse une impression tenace : celui de tenir le langage sincère de deux esthètes, de deux poètes. Comment ne pas être touché par leur démarche artistique ? Pas besoin d'être musicologue ou docteur es-arpèges en tous les cas pour apprécier cet enregistrement sincère et d'une authenticité bienvenue.

Au cours de ces neuf thèmes oscillant entre trois et sept minutes (durée de la galette 44 minutes), la musique se fait cajoleuse, tendre, poétique, et prend des contours jazz de toute beauté. Le raffinement avec lequel dialoguent les deux musiciens fait tomber toute résistance. La musique est d’un naturel qui laisse pantois. C’est alors que notre cœur se met à battre la chamade ! Quelle dose d’humilité a-t-il fallu à ces deux hommes bourrés de talents pour réaliser une œuvre aussi juste ? En tout cas, cette œuvre nous accompagnera longtemps, pour accompagner nos rêves et nos espoirs. Un jour, un écrivain disait, « les petits livres sont plus durables que les gros » (2). Je suis parfois amené à penser la même chose pour les « petits » disques tels que celui-ci. Notre société révère les gros objets, les grosses voitures, les grandes maisons, les grands disques, les coffrets volumineux... Mais comme une fine lame de rasoir, comme un petit chemin, « Volons ! » va plus loin. Ce qui est exquis vaut parfois mieux que ce qui est ample. Et un disque qui montre un esprit vaut mieux que celui qui ne montre que ses musiciens. Avec des titres comme « Mambo », « Jolie Valse Joyeuse » (quelle poésie, mes amis !), « Posément », « De Conserve » (avec Raphaël Schwab alternant le jeu à l’archet et celui tout en pizzicati sur les cordes de sa contrebasse tandis que son partenaire butine au saxophone dans les branches d’une pensée en fleurs !), nos deux amis inventent, composent tout un répertoire qu’un Apollinaire et un Baudelaire n’auraient pu renier. Ces miniatures dans des entrelacs lyriques et obliques nous poussent à une douce rêverie, à des lendemains plein d’espoir, sans esprit triomphaliste... Sur « Jérôma », la douceur mélodique de la musique me fait dire ceci : ces musiciens vous parlent, mais il s’agit de « parler » pour l’oreille. Cette fausse candeur et cette fausse innocence sont troublantes. Quand à cela s'ajoute une prise de son exceptionnelle, on ne peut que dire « merci ».
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(1) Le disque est paru sous le format digipack (simple battant), publié par le label Neuklang (octobre 2016).

(2) Jean-Claude Pirotte.

 

Schwab Soro Volons !

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20 octobre 2016

voilà quoi...

LOI TRAVAIL : COMMENT LA POLICE SE JUSTIFIE POUR FAIRE OBSTRUCTION À LA PRESSE

 

Ce texte n'a pas pour objet de discuter la loi travail de Mme El Khomri, ni de persifler la profession de flic ou celle de journaliste, mais de commenter la vidéo ci-dessus...

 

A l'attention de ces individus qui terminent leurs phrases par « voilà quoi », ce raccourci qui suggère un implicite dont personne ne peut saisir le sens et qui a valeur de tic verbal plutôt que de conclusion, j’aimerais leur faire observer alors qu’ils se prétendent journalistes (sic), qu’à force d'abuser de ce tic ils me démontrent qu'ils ne savent pas parler avec précision de ce qu’ils font (mangent ou pensent....), et qu’ils ne savent pas écouter ce qu’on leur dit en face, et que pire encore, ils sont obtus, coincés du c-- à lire à la lettre tous ces textes de loi qui leur permettraient de filmer tout et n'importe quoi sur la voie publique (voir vidéo ci-dessous). Enfin leur « voilà » ne saurait prétendre à la clarté d’un propos bien construit... Vous me direz, il n'y a pas que les journalistes... Par manque de chance, ils me retourneraient facilement la critique puisque je n’ai jamais été doué dans l'art oratoire. Cela étant dit, il y a ici des choses qui passent mal. D'abord l'arrogance puis le manque de clarté.

Passages clés : « Vous voulez que je vous sorte l'article de loi...? » lance celui qui filme, avec cette voix en mue insupportable (1). « On va faire de la pédagogie », poursuit-il, effronté. « Je vais vous apprendre le droit ! » (sic). Quelqu’un peut-il me dire de quel côté se situent la condescendance et l'arrogance ? Le droit ? Mais de quel droit parle-t-on ? Celui de l'image ? Celui d'une presse libre qui peut exercer le droit d'expression au détriment du droit de penser ? Je me souviens de quelques étudiants qui avaient fui avec raison la fac de droit, en me disant qui Il n'y avait pas pire que ces études là pour produire les pires fachos de demain (ces étudiants avec leur rigorisme, me disaient-ils alors, avec leur façon de couper les cheveux en quatre, on peut s'attendre à ce que les germes du terreau fasciste aient encore de beaux jours devant lui et fassent pousser ces plantes avec pas mal d'épines...) !

En attendant, les gars, la déontologie de la presse, vous en faîtes quoi ? (2)

Ces jeunes hommes qui filment et discutent pour emmerder les flics sont des "journalistes citoyens", des journalistes autoproclamés, comme il existe des intellectuels autoproclamés, des économistes autoproclamés, des chauffeurs de taxi autoproclamés, des pasteurs autoproclamés, des imams autoproclamés, etc. Et ne me parlez pas d’indépendance ! C’est simplement une dérive de nos sociétés ultra-libérales, ubérisées à l'extrême, véritables jungles du fric et qui ont délaissé les droits les plus fondamentaux (avoir un toit, un boulot décent, et vivre en paix) ! Et débrouille-toi sans ça, maintenant ! Piétine tes semblables ! Raconte autant de conneries que tu veux !

Ces journaleux font tout simplement le lit du nouveau fascisme. Pire encore, ils prennent les flics qu’ils interrogent pour des fachos, pour le mal absolu. Le monde à l'envers ! L'insignifiance absolue ! C’est une des raisons pour lesquelles ça part en vrille dans la presse et dans la police (qui à juste titre en a marre d'être harcelée et multiplie les bavures...) : quand d’une manière ou d’une autre, les individus se basent sur ce qu’ils voient à la télé ou sur le net (le règne de l'image, du buzz et de la propagande), et qu’ils en oublient de lire, de vivre, ils sont comme des bateaux ivres, tanguant tantôt à gauche, tantôt à droite, ballotés de part et d'autre, se fiant à la loi du plus grand nombre, ou de la nouveauté, ou pire encore, voulant paraître beaux, justes et droits, ils se lancent dans des actions romantiques. Y a pas pire que ces gens là, auto-satisfaits, propres justes et malades d'absolu !

Plus personne ne maîtrise rien du tout de toute façon, du moins le croit-on, car tout est maîtrisé... Notre monde morcelé ne tombe pas en morceaux. Reste qu’il y a beaucoup de manipulation et de censure. Manipulation pour ce qui devrait être censuré et censure pour ce qui ne devrait pas l’être. Comment décider ? Là n’est pas la question. Le constat, en regardant cette vidéo assez courte, est symptomatique d’une société où règne le tout et le n’importe quoi, comme le disait Castoriadis dans La Montée de l'insignifiance. Mais là, ça devient puissance 10...

Quelque part, je suis désolé de le dire ici, mais oui, je les trouve plutôt cons ces pseudo journalistes de merde, parce qu'au fond, ils ne sont rien d'autres que des « chercheurs de merde ». La faute à qui ? A la presse en générale qui ne sait plus ce qu'est la déontologie. Cela fait combien de temps que ça dure ? A chacun de trier. Mais la déontologie, dans un monde d’hybris, c’est terminé. Et puis le droit à l'image, mon cul, tout cela est pour tester l'autorité de « papa et maman », comme de jeunes ados attardés qui veulent tout et tout de suite, et à qui il ne faut surtout pas dire « non » ! Il faudrait déjà qu'ils apprennent certaines limites et auto-limites. Mais me rétorquera-t-on, ils sont déjà limités et auto-limités. Vois le travail ! Ah bon ? Il n'y a pas de travail??! Non, c'est trop facile, la vérité c'est que personne ne veut être plombier, ébéniste ou je ne sais quoi.

Bref, parce qu'on leur a mentis tout jeune, ils sont habitués au mensonge. On les a envoyés à la fac en leur créant de belles illusions, et maintenant, ils se sabordent. Comment pourrait-il en être autrement ? Mais au final, ces mecs là ne s'aiment pas vraiment. Ou au contraire, ils ont une trop haute opinion d’eux-mêmes. Je n'aimerais pas être dans leur peau ou dans leur tête, ni maintenant ni dans dix ans... Parce que dans dix ans ils auront compris (un peu tard) que tout cela a été vain. De la vanité. Ils en auront même honte ! Et qu'en attendant, c'est en train de foutre le pays en vrille. Le pire là encore : quand des intellectuels soutiennent ce genre de démarche.

Parfois, j'ai l'étrange sentiment que toute une génération, la deuxième sans doute, en difficulté certes et même dans un profond malaise (chômage, etc., pas pour rien que le ministre de l'éducation souhaite que tous ces bambins restent le plus longtemps à la fac...) se monte le bourrichon pour rien. Auto-destruction dans le colimateur. Mais qui veut de cette auto-destruction ? L'Etat, ça n'est pas "Papa" ni "Maman". L'Etat, c'est une machine. Et puis Mitterand il est parti depuis lurette, les gosses... On est seul, dans ce monde de merde. Alors, recréer du lien social, et viable si possible, présente pas mal de difficultés. Faut se désencombrer de toutes les propagandes et de tous ces tiroirs consternants qui désire catégoriser les individus selon leur classe sociale, leur revenu, etc.

Les flics quant à eux sont restés bien calmes face aux jeunes apprentis en journalisme, soutenus par une horde de casseurs à la mords-moi le noeud... Bref, c'est toujours pareil : d'un côté, vous avez des extrémistes en politique qui font dans la provocation, cherchant la moindre bavure (ils ne veulent rien d'autre que le chaos ou la guerre civile), mais d’un autre côté, vous avez des extrémistes de journaleux qui veulent le bordel également. De tristes sires, des révoltés à la mode (parce que ça fait chic d'être un révolté, c'est même très glamour... le mythe de Rimbaud et de Baudelaire, forcément...). On peut les comprendre dès lors ils essaient de se raccrocher à une réalité fantasmée. Ici, « Le méchant flic ». Car quand on n'a rien, on tape, on frappe. C'est le mythe de l'enfant gâté, de l'enfant roi, prêt à tout casser autour de lui, histoire de chercher du sens à sa vie... Parce qu'il a honte. Oui, la honte le ronge aujourd'hui. Il ajoutera bien sûr une once de romantisme à la con par ci par là, en faisant pleurer les chaumières pour dire qu'il a été orphelin ou que ses parents ont divorcé, et qu'il faut le comprendre. De la dureté de la vie. De cette soif d'absolu et de se faire des illusions. D'où tous ces départs en Syrie depuis 2014 pour rejoindre le Djihad... Nous sommes les enfants prodigues des temps modernes.

Mais reviens donc à la raison, pauvre imbécile ! Même si tu crois n'avoir rien ou pas grand chose (c'est mon cas), tu as tout ici pour te construire. Seulement, faut se battre avec de bons outils, mais ça, c'est toi qui le verra, t'en essaieras quelques-uns. Certains fonctionneront, d'autres pas vraiment. Et puis il y a toujours des combats inutiles, ça aussi tu pourrais le comprendre. Ne pense pas en termes de consommation. Ne juge pas tes semblables, ça ne sert à rien. Sois prudent, réjouis-toi seulement avec le peu que tu as, et essaie de vivre avec, sans chercher à avoir la voiture de ton voisin ou la baraque de celui-ci. Détache-toi de la cupidité. Reste humble.

La conclusion, on l'entend clairement à la fin de la vidéo : la parole et son insignifiance, chez pas mal de pseudo-intellectuels donc, à la mords-moi le nœud ou se revendiquant comme tel : un « voilà quoi... », en guise de pépite poétique ou de matrice conceptuelle : celle du vide et du rien. Et puis, l'apothéose, c’est quand même l’éloge de la haine : « et tout le monde déteste la police » chantent-ils en chœur... Les louveteaux dans la bergerie, à moins que ça ne soient des moutons se déguisant en loups, pour faire peur et se faire peur... Tout cela me fait doucement sourire quand même. Allez, vais me servir un bon petit café et retourner au boulot. J’ai assez perdu de temps comme ça. Et le vôtre aussi...

 

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(1) Rappelons que la mue est provoquée par une modification de l'épaisseur des plis vocaux sous l'influence des hormones liées au passage à l'état adulte.

(2) Est-il besoin de rappeler que la déontologie fait référence à l’ensemble de principes et règles éthiques (code de déontologie, charte de déontologie) qui gèrent et guident une activité professionnelle. Ces normes sont celles qui déterminent les devoirs minimums exigibles par les professionnels dans l’accomplissement de leur activité. La première, c'est bien entendu que tout n'est pas bon à dire ni à montrer, ne serait-ce que pour préserver l'intérêt et la paix sociale. La question de la conséquence est fondamentale à mon sens. C'est ainsi en tout cas que s'animent avec passion des débats sur des questions sans intérêt.

 

 

 

Comment la presse fait obstruction au travail de la police

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anthony braxton, lennie tristano, warne marsh...

Anthony Braxton - Dreams

En tant qu’amateur de jazz, je ne cesserai de louer l’évolution de cette musique qui au fil des générations a vu émerger des musiciens qui ont radicalement transformé leur instrument. Prenons l’exemple du saxophone alto : n’est-il pas l’un des plus emblématiques de cette musique que nous aimons tant ? Ainsi après Benny Carter et Johnny Hodges, de Charlie Parker (le grand Charlie Parker et sa révolution bop et dont il faut réécouter ses disques parus chez Dial) à Anthony Braxton et John Zorn, en passant par Eric Dolphy, Ornette Coleman, Jackie McLean, Lee Konitz, tous ont contribué à l’émancipation de nouvelles sonorités. Anthony Braxton rappelle par ailleurs la discipline qu’exige pareil instrument. For Alto (Delmark, 1968) en est une belle démonstration. Ce musicien hors pair joue aussi de la clarinette basse et du sopranino. Sa discographie est pléthorique, pour ne pas dire impressionnante (certaines années, il lui arrive de graver dix, voire onze ou douze disques !) et comme je suis loin d’avoir tout parcouru et tout écouté, je me limiterai à quelques galettes seulement, acquises et appréciées au fil des années. Très peu au final. Je ne suis donc pas un spécialiste de ce musicien incontournable. Mais les quelques disques que je possède, je les goûte régulièrement, et celui-ci est d’une beauté sans équivalent. De l’orfèvrerie pourrait-on dire à la manière de l'inestimable Franpi Barriaux. Dans des notes de livret truculentes, Braxton affirme une nouvelle fois que la musique est « l’un des plus grands dons que le créateur nous ait donnée », « que nous avons beaucoup de chance d’avoir ce moyen d’expression par excellence et que de le vivre, c’est l’affirmation d’un amour qui ne cesse de croître ». Le saxophoniste insiste par ailleurs pour nous dire qu’à l’avenir, il documenterait autant que possible la musique de ceux qui ont tenu un rôle majeur dans sa vie de musicien (et effectivement, quatre ans plus tard, il graverait le fameux Charlie Parker Project 1993). De la part de l’une des figures majeures du free jazz, c’est la preuve irréfutable que l’improvisation libre est d’abord affaire de discipline, et qu’il n’est pas question de faire dans l’esbroufe, ni de faire table rase sur les anciens, comme l’affirment parfois certains esthètes et quelques amateurs caricaturaux. Le free jazz se nourrit aussi de standards (là encore, Braxton l’a prouvé maintes fois, à commencer par ce monument qu’est 23 Standards sorti chez Leo records en 2003 !). Enfin avec « Eight Tristano Compositions for Warne Marsh », modèle de grâce et de beauté dans sa discographie, Braxton fait l’une de ses plus belles déclarations d’amour à la musique (1).

Alors la question reste ouverte : quel rapport ou disons quel lien y a t-il entre le free jazz d’Anthony Braxton et le jazz West Coast de Warne Marsh ? Deux gros paradoxes, et même trois, si on ajoute à cela la référence à Lennie Tristano. Et pourquoi choisir de rendre hommage à un saxophoniste ténor (Marsh) ? La réponse, vous l’aurez en écoutant cette galette qui se rit des genres et des stéréotypes. Dans un quintet de rêve, le saxophoniste renoue avec un jazz échevelé, « in and out », entre free bop torrentiel, bourré de surprises harmoniques et rythmiques, tout en restant proches des mélodies initiales de Tristano, et passages improvisés hautement inspirés. Publié en 1990, la galette est sans doute passée inaperçue mais rééditée depuis, sa réputation n’a cessé de croître. Je voulais en avoir le cœur net. C’est chose faite. Nous avons là un disque essentiel réconciliant les amateurs d'un jazz dit traditionnel avec les inconditionnels d'un jazz d'avant-garde. Car Eight + 1 Tristano Compositions 1989 For Warne Marsh qui associe deux noms du « cool jazz » ou du jazz West Coast (2) reste avant tout un manifeste musical. Un coup de tonnerre… Ce disque, c'est simple, il a révolutionné les tendances les plus conservatrices de l’époque ! Il est tout simplement l'un des plus importants de la fin du XXème siècle. Si on dit souvent qu'Eric Dolphy était la passerelle entre Charlie Parker et Anthony Braxton, ça n'est pas pour rien non plus. Ce disque le prouve une nouvelle fois, en ce sens que si l'on y ressent beaucoup de respect pour Tristano (la singularité de ses compositions), Braxton qui ne joue pas comme Dolphy s’inscrit dans la continuité de celui-ci. Comme le fait remarquer Art Lange qui signe les notes de livret, cette musique n'a rien du « cool jazz » tel qu'il se jouait dans les années 50. Braxton nous vient de Chicago (3) et c’est avec son bagage personnel et son environnement qu’il réinterprète ces compositions bien identifiables, et se démarque de ses aînés, un peu comme Lee Lonitz se démarquant de Charlie Parker. Interprétées avec une intensité débridée, avec des nuances volcaniques à la pelle et un soutien rythmique des plus saisissants (Cecil McBee à la contrebasse et Andrew Cyrille à la batterie), chaque composition contient son lot de surprises. Doté également d’un soutien harmonique extraordinaire (le pianiste Dred Scott est un OVNI dont on se demande encore où le saxophoniste est allé le chercher), Braxton pousse la musique et ses musiciens dans des paroxysmes à n'en plus finir, et dans des ruptures de ton impressionnants (4).

Et puis, toujours ces mélodies portées très, très haut, avec ce swing ravageur. Parce que oui, ici, ça pulse, ça joue, ça dépote sérieux sans se prendre au sérieux ! Intensité débridée (« Two Not One »), nuances volcaniques (« Dreams »), technique explosive (« Lennie Bird »), tension et agressivité (« Victory Ball », « Baby », « April »), le jazz dans toute sa splendeur et son exigence (« Lennie’s Pennies », « Sax of a Kind ») ! Dans cette ampleur titanesque et à la fois maîtrisée, le drame qui se joue ici n'a rien de posé, de discret ou de placide. La difficulté sournoise de morceaux comme « Two Not One », ou « Lennie's Pennies » et « April », ainsi que leur final en grand huit durant lesquels mieux vaut se cramponner fermement, tout contribue à nous donner un sentiment de fête incomparable. La question n'est pas de savoir comment l'on peut jouer ces notes à des tempos aussi endiablés, mais plutôt : comment peut-on s'investir avec tant de profondeur et de passion ? Et Art Lange de poursuivre « Voyez de quelle manière Braxton marque la musique de son empreinte, conservant sa propre personnalité tout en donnant à ses solos un insatiable sentiment d'urgence émotionnelle, étirant la matière sans en déformer la nature, évitant de pasticher les solutions trouvées par Marsh et Konitz à ces casse-têtes compositionnels ». Il est vrai que la solidité des fondations inébranlables posées par Andrew Cyrille et Cecil McBee sont indicibles. La contribution rigoureuse et vibrante de Jon Raskin au saxophone baryton est superbe (tout comme son solo d’anthologie sur « 317E 32nd Street »). La touche de fantaisie, la créativité fluide et l'élégance remarquable du pianiste Dred Scott, découvert à 25 ans par Braxton, dans son premier enregistrement de jazz est là aussi une sacrée révélation. L'engagement, la prise de risques, et ce qui en découle rendent cet album admirable. Bref, ne reste plus qu’à vous émerveiller, et à profiter d’une pareille publication. Le répertoire comprend ainsi dix plages inoubliables (64 minutes au compteur) et la galette doit être considérée comme un sacré pied de nez au néo-conservatisme de l'époque. Braxton et ses musiciens bousculent tout sur leur passage. Gerry Mulligan, quand il entendit pour la première fois cet enregistrement n'en revint pas ! C'est ce qu'il confia à un journaliste de Downbeat en 1991. En écoutant à votre tour cette galette vous comprendrez pourquoi. PS. Les prix ayant sacrément augmenté (pour ma part, je l'ai trouvée pour moins de neuf euros, il y a quelque temps), un conseil : patientez et faîtes vous une idée en écoutant l'enregistrement sur des plateformes en streaming (qui certes ne remplaceront jamais le format du compact), mais déjà, vous pourrez goûter cette musique essentielle en tout point.

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(1) Cette galette fut gravée les 10 et 11 décembre 1989 à New-York,

(2) Le pianiste Lennie Tristano et le saxophoniste Warne Marsh étaient décédés à l'époque de l'enregistrement. Plus qu'un hommage à ces deux grands musiciens (Tristano nous a quittés à la fin des années 70 et Warne Marsh lors d'un concert en décembre 1987), ce corpus est une explosion de joie, la vie continue, la musique continue également, et rien, rien ni personne ne pourra l’arrêter ! A noter enfin que Braxton avait déjà repris des compositions d’anciens, comme le fameux Six Monk’s Compositions (Black Saint, 1987).

(3) Anthony Braxton est né à Chicago en juin 1945.

(4) C’est ce qu’écrira Art Lange : « J'aimerais vous faire part de quelques observations dans l'espoir de dissiper de potentiels malentendus. Avant toute chose, quoi que vous pensiez des prestations originales de Tristano, cette musique n'a rien du « cool jazz ».

Braxton 8

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09 octobre 2016

un tour de force hallucinatoire, un enregistrement essentiel...

Joe McPhee - Knox

 

Attention perle rare et disque essentiel ! Voici un album qui mériterait surtout une réédition de la part du label Hat Hut. Mais qu’attendent-ils donc en effet pour rééditer cette pure merveille ? Quand le saxophoniste Joe McPhee enregistre ces performances solos les 1er et 2 septembre 1976, il n’a que trente-six ans. Né en novembre 1939 à Miami (Floride), le saxophoniste (et multi-instrumentiste) émerge alors de la scène jazz underground (depuis ses débuts, une bonne quinzaine d’années auparavant...). La publication remarquée d’albums considérés aujourd’hui comme des bornes de la « creative music » le propulse donc parmi les musiciens les plus téméraires du circuit (le bouillonnant et groovy Nation Time, par exemple, est une perle, un disque incontournable !). Improvisateur total et compositeur free valorisant dans son esthétique une large palette d’émotions, Joe McPhee ne peut laisser l’auditeur indifférent. Son amour pour des sonorités bien tranchées et bien senties, sans préparation préalable, n’est pas de tout repos pour celle ou celui qui n’y serait pas préparé(e). Disons que lorsque j’ai découvert Joe McPhee, il y a une dizaine d’année de cela, c’était parce qu’auparavant, j’étais passé par Ornette Coleman, Don Cherry, Steve Lacy, puis Anthony Braxton, Sonny Simmons et Albert Ayler. Sa façon innovante de tracer des lignes incandescentes marque encore aujourd’hui les esprits au fer rouge. Sans se poser la question des conséquences (est-ce que l’auditeur va pouvoir supporter ?), dénué également de clichés et de tout esprit conventionnel, Joe McPhee est un électron libre, l’un des esprits les plus émancipés de l’histoire du jazz (Ornette Coleman et Anthony Braxton avaient montré la voie de toute façon). Pour moi, la sonorité de Joe McPhee au saxophone ténor, c’est le nirvana. Ce musicien vous arrache les tripes et vous extirpe de la tourbe. Jamais entendu une sonorité aussi puissante depuis Coltrane et Ayler pour tout vous dire, ni une voix aussi singulière (1).

Lorsqu’il interprète ces cinq pièces phénoménales (58 minutes au compteur), c’est dans l’esprit de l’improvisation libre et totale, avec un sens de l’organisation sonore des plus stupéfiantes qui soit. Un premier pressage en LP fut réalisé en 1977 sous le titre de « Tenor ». Cette année là, à Paris, Joe McPhee enregistre de nouveau en solo absolu le morceau « Fallen Angels ». Le compact réunit ces deux captations « live ». Un disque en tout point historique donc, de par sa témérité mais aussi parce que dans l’histoire du jazz, dès qu’on évoque le saxophone ténor, cet album demeure une borne incontournable. Pourquoi ? Parce que Joe McPhee rend aussi hommage (à sa manière…) aux colosses que furent Coleman Hawkins et Ben Webster, en soufflant dans son saxophone un vent de liberté incomparable. Un gros son, forcément, un volume et une amplitude unique (sur ce point, le jeu de Joe McPhee, ainsi que ses idées, restent inoubliables), un côté très cinématographique aussi (très film noir, écoutez « Knox », la première plage). « Tenor & Fallen Angels » est selon moi, parmi toutes les publications existantes dans ce genre de performance solo, la plus essentielle, la plus tellurique, la plus phénoménale, la plus universelle. Profondément humaine et personnelle (on y entend déchirements, douleurs et libération), cette musique, c’est simple, elle vous brûle la peau. Avec Clinkers (au saxophone soprano, Steve Lacy livrait un album tout aussi singulier cette même année, un enregistrement tout aussi fort, tout aussi intempérant et insolent que celui de Joe McPhee), « Tenor & Fallen Angels » est une affirmation de soi, une remise en question, une ode à l’émancipation. Parfaite illustration ici de ce qui fait partie de la quintessence de la Great Black Music.

On pense également à cette pépite publiée cinq ans plus tôt sous le label Delmark (For Alto d’Anthony Braxton). Tenor & Fallen Angels s’en inspire forcément. Cette mise en danger permanente recherchée par le saxophoniste a donc de quoi nous donner des vertiges. Dans le free jazz, on pourrait s’attendre à un je-ne-sais-quoi de bruitiste. Il n’en est rien. Ces sonorités proches de la voix, proches aussi du chant et du cri intérieurs, rappelle l’histoire du peuple noir (servitude, esclavage, libération). Plus tard, Matana Roberts reprendra la même démarche (au saxophone alto). Néanmoins, l’aspect rugueux et organique d’une telle galette ne doit pas occulter le fait que McPhee transcende son art dans une logique et une cohérence qui forcent le respect. Le sens narratif et la logique de celle-ci est en tout point surréaliste pour pareille performance ! Cette approche extrêmement charnelle que l’on entend sur ces cinq titres durant une heure de musique viscérale (les thèmes oscillent entre cinq et vingt-trois minutes) est bien entendu très un-orthodoxe et dès le premier thème (« Knox »), l’auditeur sera happé. Déjà, de jouer seul, avec son saxophone ténor, relève d’une démarche très courageuse. Et franchement, ça n’est pas donné à tout le monde. Dave Liebman essaiera de produire une performance similaire : dans le même genre, il produira Colors, (Hat Hut, 2003). Ellery Eskelin à son tour gravera l'excellent Live at Snugs (Hat Hut, 2015). Mais nul n’est arrivé à porter aussi haut une musique à ce point vivante, et complètement hallucinatoire. Sur « Good-Bye Tom B. », le saxophone devient aussi gouleyant qu’un vin charpenté et musqué. Bref, comme le vin, la poésie existe en musique. Comme le vent et les lendemains qui chantent (magnifique « Sweet Dragon » dont le sens du tricotage et du détricotage, façon Bunuel, est perceptible dès les premiers instants), la musique de McPhee est celle d’un ermite qui soudain se trouve devant son dieu. Joe McPhee se trouve devant la musique, une musique qui n’a pourtant absolument rien de mystique, mais qui se joue sur la terre et dans l’entrelacs des sarments de la vigne. Peu enclin à la servitude consentie des libations amicales, Joe McPhee boit jusqu’à la lie une musique enivrante et régénératrice. Une musique qui a marqué le XXème siècle et continue de laisser son empreinte dans le XXIème. Unique et magnifique (2).

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(1) Enfin, à partir des années 90, il se fera davantage connaître et apprécier, notamment avec son trio « historique » constitué de Dominic Duval (contrebasse) et Jay Rosen (batterie), baptisé Trio X (à ne pas confondre avec le trio3 d’Oliver Lake avec Reggie Workman et Andrew Cyrille).

(2) Les pièces, dans leur ordre de passage, s’intitulent donc « Knox » (durée : 8’34), « Good-Bye Tom B. » (durée : 6’34), « Sweet Dragon » (durée : 5’35), « Tenor » (durée : 23’26) et « Fallen Angels » (durée : 14’59).

 

Tenor___Fallen_Angels_de_Joe_McPhee

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20 septembre 2016

le standard trio de paul bley...

Paul Bley Trio - The Nearness of You

 

A une époque où le trio de Keith Jarrett connaissait un succès retentissant avec son « Standard Trio » (voir Setting Standards New-York Sessions, un coffret réunissant ses trois premiers volumes), Paul Bley gravait de son côté une kyrielle d’albums en petite formation (duo, solo, quartet), gagnant en intérêt au fil des écoutes. Pour ce qui est du trio, le pianiste canadien rappelait l’esthétique de son cadet. Un comble quand on y repense, parce que Paul Bley avait bien sûr tout appris au jeune Keith Jarrett. En tout cas, ce dernier lui était redevable. Il en est ainsi parfois de quelques élèves, qui finiraient par nous faire croire qu’ils ont dépassé le maître parce que, d’une certaine manière, ils ont eu plus de succès que celui-ci (que l’on songe à Fred Hersch et son élève Brad Mehldau…). On trouve donc un Paul Bley jouant des standards bien achalandés, très populaires et très accrocheurs, entre ballades et morceaux mid-tempo. Le format du trio n’a jamais été un secret pour lui (que l’on se souvienne de son trio avec Steve Swallow et Pete La Roca au début des années 60). A cette époque, il entame sa quatrième décennie de musicien accompli. Avec « Nearness of You », il prend surtout le temps de raconter avec tendresse et conviction des moments uniques, faisant sonner son piano avec une clarté lumineuse. Et puis, il est clair que cet album regorge de pépites, on n’insistera jamais assez sur ce point. Dans la même collection, il m’apparaît même plus réussi que Questions et My Standard (gravés respectivement en février et décembre 1985).

La tonalité de l’ensemble est vraiment « relax », le répertoire étant essentiellement constitué de ballades. Rappelons enfin que le pianiste avait délaissé, ou disons mis entre parenthèses, ses explorations « free » pendant tout ce temps (les années 80) où il se trouvait en Europe (comme vous le savez, il fut avec Ornette Coleman l’un des pionniers en la matière). En effet, dès lors qu’il enregistrait pour les labels Steeplechase, Owl, Soul Note ou le label canadien Justin Time, le pianiste revenait à un jazz plus détendu, beaucoup plus balisé et même très sophistiqué. Point de « concept » ou de recherches comme dans ses albums parus sous le label ECM. On a parfois des clichés sur les musiciens issus du free. Et c’est bien dommage. La production du pianiste par le label danois dément tous les stéréotypes imaginables. Un vrai et bon musicien sait jouer de tous les styles, et Paul Bley était forcément de ceux-là (1).

Pour cette session studio du 21 novembre 1988 que j’écoute beaucoup ces temps-ci, la critique s’est montrée plutôt tatillonne, voire pusillanime. Trois étoiles pour Penguin Guide, quatre pour AllMusic. Pour ma part, sans crier au « chef-d’œuvre absolu » qui, pour vous donner une certaine idée, correspondrait à ce que je ressens à l’écoute de Open, To Love, son plus grand disque solo ou Not Two, Not One, l’une des plus belles illustrations d’une performance en trio avec Gary Peacock et Paul Motian et l’une des plus exigeantes qui soit, « The Nearness of You » ne démérite pas et se hisse même sans problème parmi les plus grandes réussites du pianiste dans cette configuration si prisée, le trio tout acoustique. Encore une fois, si vous aimez les trios de Jarrett, et j’oserais même dire, ceux de Bill Evans (bien que les deux hommes aient toujours eu une approche différente), ne manquez pas celui-ci, vous ne sauriez être déçu(e)s. Ron McClure est à la contrebasse (superbe sonorité, une présence, une écoute et un jeu singulier) et Billy Hart à la batterie (gardien du tempo, il n’hésite pas à casser le rythme, parfois à la manière d’un Paul Motian). Soit deux coloristes qui contribuent à leur manière aussi à la réussite de cette petite pépite.

Bref, c’est sans aucun doute un grand disque de trio jazz. Pour moi s’entend. Même si j’ai parfois quelques réticences avec l’usage de la cloche par le batteur, notamment sur la première plage (« This Can’t Be Love », une pièce signée Lorenz Hart et Richard Rogers). Billy Hart emploiera le même stratagème sur « What A Difference A Day Makes », plage 3, « Blues in the Closet », la composition d’Oscar Pettiford, plage 5 et enfin sur « Take the A Train », le tout dernier titre…). Rien de bien dramatique cela étant dit. Sur les thèmes suivants, « The Nearness of You », et surtout « These Foolish Things » et « We’ll Be Together Again », le batteur se fait carrément plus feutré. D’ailleurs, on tient là trois parfaits exemples de ballades maîtrisées et d’une beauté à faire pleurer (sans pour autant tomber dans la sensiblerie). Trois chefs-d’œuvre de raffinement et d’interaction. De la tendresse, de la retenue, tout y est. Ron McClure offre un soutien impeccable avec une sonorité magnifique (comme il l’a été dit pour l’un de ses tout premiers enregistrements auprès de Wynton Kelly, Full View), bref ce contrebassiste que je trouve encore sous-estimé savait y faire, y a pas à dire. Avec « Lullaby of A Birdland » (composition de George Shearing), le trio reste dans des repères bien balisé, mais fichtre, ça swingue, ça joue, ça pulse avec une belle énergie et une finesse dignes des meilleurs trios de Steve Kuhn et de Fred Hersch. A découvrir de toute urgence !

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(1) Comme le rapporte Guy Renard dans le numéro de Jazz Hot de janvier 2016 (quand nous a quittés le pianiste), la carrière de Paul Bley « s'est déroulée sur près de six décennies, et elle a suivi toutes les évolutions matérielles et stylistique du jazz. Il a débuté dans le bebop enregistrant avec Charlie Parker et, cette même année 1953, il joue avec Charles Mingus. Quatre ans plus tard à Los Angeles, il réunit un quintet avec un tout jeune Ornette Coleman et montre ainsi son intérêt pour les nouvelles évolutions du jazz. Le quartet continuera sans lui et deviendra la formation d'Ornette Coleman qui se passe alors de piano ».

 

Paul Bley Nearness of You

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14 août 2016

turn on the lights...

Je n'imaginais pas qu’en ressortant ce coffret de derrière les fagots l’expérience allait être tout aussi bouleversante qu’il y a vingt ans, quand parut pour la première fois ce magnifique objet sur fond rouge et noir. Publié initialement par le label Warner, ce fameux « cube box » comprend six disques incluant chacun plus d’une heure de musique ! Sa publication en novembre 1996 fut un événement sans précédent dans le milieu du jazz et les plus belles plumes de la presse spécialisée ne tarirent pas d'éloges à son égard. Ce coffret fit l’objet d’une réédition (Nonesuch) en 2009 (Turn Out The Stars dans un emballage beaucoup plus mince que le superbe « cube box » paru treize ans plus tôt…). Aujourd’hui les deux éditions sont en rupture de stock et les prix dépassent vraiment la décence ordinaire… Cela étant dit, l’intégralité de ces quatre soirées se trouve sans problème sur des sites en streaming. Les sites en streaming, la mort programmée de la musique… Le son n’y est pas aussi excellent que sur compact disque ou sur vinyl, on ne le répètera jamais assez. Et je ne suis pas sûr que l’on puisse aussi bien apprécier un enregistrement par ce moyen de diffusion. Les sites en streaming nous disent seulement dans quel monde de surconsommation nous nous trouvons. On ne lit plus les critiques fiables. Tout le monde se fait critique de tout et n’importe quoi. Quant à la qualité d’écoute, elle s’en retrouvera toujours lésée, forcément… On n’écoute pas un disque de la même manière. Mais c’est ainsi… Les temps changent. Nouvelles générations… De celles qui mépriseront et jugeront à l’emporte pièce des œuvres aussi essentielles que celle-là. Les vacances sont en tout cas propices à écouter ce genre de monument. Entre minuit et cinq heures du matin, puis entre midi et quatorze heures… Les bras m’en tombent. L’idée d’un certain bonheur aussi. Fragile mais réel. Ou l’idée d’une certaine plénitude, car cette musique stupéfiante nous comble au delà de toute parole. Le temps parcouru au cours de ces six heures et trente-six minutes vous dépasse. Il y a là effectivement quelque chose d’ineffable comme le disait Vladimir Jankélévitch (La musique et l’ineffable). Ineffable et métaphysique à la fois. Je n’ai pas encore écouté les sessions au Keystone Corner captées entre les 31 août et 07 septembre 1980, soit une semaine avant la disparition du maître (dans The Last Waltz et Consecration nous avons droit à seize heures de musique captées au cours de sept soirées au fameux club de San Francisco). Mais ici, à New-York, au Village Vanguard (contrat d’une semaine, entre les 04 et 08 juin 1980), une chose est sûre : Bill Evans éblouit, séduit, rage, veut comme en finir au plus vite. Prémonitoire ? Sans doute. Et pourtant, il touche le sublime. En jazz, il y a toujours eu le joli, puis le beau, et enfin le sublime. La différence entre l’anecdotique et le métaphysique est de taille.

Il est notable que le dernier passage du pianiste au Village Vanguard (trois mois avant sa mort prématurée le 15 septembre 1980) ait pour titre « Turn Out The Stars ». Après tout, n’était-ce pas une façon de dire qu’il ne lui restait que peu de temps à vivre, que son art, aussi brillant fût-il, touchait à sa fin ? Il le savait. Il en était bien conscient. Conscient qu’il était malade et que ses jours étaient comptés. Ses problèmes de drogue le tiraient vers le bas depuis pas mal d’années déjà. « Turn Out The Stars », composition merveilleuse du pianiste, est à ce titre prémonitoire. Prémonitoire jusqu’au bout des ongles, jusqu’au creux de la nuit, dans l’obscurité d’un club légendaire… Le public est médusé, enchanté… Le pianiste ne m’a jamais paru aussi volubile, aussi loquace, et aussi nerveux qu’ici. Mais il est également concentré, juste, profond, sincère et d’une authenticité de cristal. De toute manière, le pianiste véritable n’est-il pas un conteur, un livre ouvert à lui seul ? En sa compagnie, la musique prend alors le tour amical d’une immédiate intimité. Et quand de surcroît ce pianiste s’appelle Bill Evans, nous sommes avec lui comme le plus sûr des compagnons. Nous l’écoutons. Nous fermons les yeux. Nous sentons ses silences et ses élans lyriques (qui ne tombent jamais dans la sensiblerie ou le sentimentalisme forcené), ou pour le dire autrement, nous sentons sa vie, son cœur déchiré, son âme, sa patrie intérieure bouleversée et si humaine, même si ceux-ci se teintent de mélancolie, de langueurs lucides et lointaines, notamment sur des ballades inoubliables telles que « I Do It For Your Love » (disque 5), « Minha » (disque 6) ou encore « Quiet Now » (disque 2). Que dire encore de ces trois versions de « Nardis » au cours desquelles le trio m’apparaît plus free que jamais ? Bill Evans, de disque en disque, de concert en concert, s’est fait ainsi des amis de voyage et de bordées. Le piano comme instrument, la mélodie et l’épanouissement harmonique comme boussole, le jazz comme carte ou comme territoire, les notes suivaient les années et les différentes saisons, que ce soit un dimanche de juin 1961 (Sunday at the Village Vanguard) ou un jour d’hiver de janvier 1974 (Since We Met et Re :Person I Knew), le Village Vanguard était un peu sa résidence.

Il allait ainsi clore sa carrière sur la côte est, tout comme John Coltrane, dans un lieu mythique de New-York, et ce, de façon si extraordinaire (les deux hommes, même s’ils ont joué ensemble, avaient bien entendu un style et une approche bien différentes du jazz). Un double LP de ses sessions était prévu. Evans était donc concentré pour l’enregistrement. Sa publication ne verra hélas jamais le jour de son vivant (pour celles et ceux qui ne pourraient se procurer le coffret, signalons la sortie de ce disque tout aussi recommandable, Highlights from Turn Out The Stars qui illustre le choix du pianiste pour ce fameux double LP)… Bref, il fallut attendre seize longues années ! Les nouveaux partenaires de Bill sont ici Marc Johnson à la contrebasse et Joe LaBarbera à la batterie, arrivés un an plus tôt (on les avait déjà entendus à l’Espace Cardin, dans deux sublimes volumes publiés eux aussi à titre posthume, The Paris Concert, edition one et The Paris Concert, edition two). Ces deux musiciens savouraient le velouté de quelques standards marqués au fer rouge et la fraîcheur des nouvelles compositions du pianiste. Notes bouillonnantes et accords complexes glissaient ainsi au revers des heures, jusqu’à jouer pendant trois sets au cours d’une même soirée, et le jour s’en allait, consumé et rougeoyant, vers des couchants fondus avec les aubes, avant de reprendre le lendemain le même chemin. On a longtemps disserté sur l’apport de Marc Johnson dans ce nouveau trio (dans la droite lignée d’Eddie Gomez mais surtout de Scott LaFaro et même de Charlie Haden, au point que Bill Evans dira que ce trio était le meilleur qu’il ait eu depuis la mort tragique de celui qui avait composé « Jade Visions » et « Gloria’s Step »). Si Marc Johnson fit l’unanimité, en revanche Joe LaBarbera posa problème. Son jeu n’avait rien de fondamentalement « jazz ». D’aucuns le trouvaient lourdingue derrière les fûts, aussi lourd qu’un éléphant marchant sur un tapis de porcelaine, comme diraient certains. C’est un jugement un peu injuste. Certes, La Barbera n’est pas le coloriste que fut Paul Motian, ni le très fin Larry Bunker, et son rôle, s’il avait été tenu par un Philly Joe Jones, ou un Marty Morell, ou encore un Shelly Manne, on se doute que le résultat eût été autrement plus brillant. Et pourtant. Et pourtant, il y a une telle télépathie entre les musiciens que l’on pardonnera cette faute de goût de la part du pianiste et cette incompréhension de la part des mélomanes. Marc Johnson est incroyable de bout en bout, donnant le maximum (non pas que le batteur se contente du minimum), mais c’est là où l’on voit la différence entre celui qui possède un style merveilleux identifiable dès les premières notes (comme je le disais plus haut, Marc Johnson se rapproche énormément de Charlie Haden) et celui qui possède une technique limitée, sans aspérité, malgré toute l’ardeur qu’il peut y mettre, ça ne changera pas grand chose. En attendant, allez à votre médiathèque ou attendez une nouvelle édition ! Sinon, greffez-vous sur le LP mentionné plus haut. Bonne écoute à toutes et à tous.

 

Turn_Out_the_Stars_The_Final_Village_Vanguard_Recordings

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31 juillet 2016

Le toucher exceptionnel de Phineas Newborn...

Diane - Phineas Newborn Jr. Trio

Voici un extrait de The Newborn Touch, Diane, une composition du saxophoniste Art Pepper dédiée à son épouse, et que celui-ci avait gravée quelques années auparavant aux côtés de Wynton Kelly, Paul Chambers et Jimmy Cobb (Gettin' Together). Quand Art entendit Phineas jouer cette ballade, il nous est rapporté qu'il n'en croyait pas ses oreilles ! Incrédule, et surpris par l'excellence de l'interprétation, il interrogea le pianiste. Celui-ci répondit, laconiquement : The piece is very nice, very nice. (Le morceau est très joli, très joli). Il faut connaître Phineas Newborn pour comprendre ce que veulent dire ces deux mots quand il les prononce... 

 

Bien sûr, lors d'une première écoute, on se dit (ou du moins on peut se dire) que le pianiste Phineas Newborn Jr. a enregistré des disques beaucoup plus importants que celui-ci. The Great Jazz Piano of Phineas Newborn (Contemporary 1962) ou encore, beaucoup plus magistral, le sublime et quasiment indépassable Here Is Phineas (Atlantic 1956), lequel marquait les vrais débuts du pianiste à New-York après avoir été repéré à Memphis par un certain Count Basie quatre ans plus… Ce serait pourtant regrettable de passer à côté de celui-ci. En effet, avec The Newborn Touch, le pianiste de Minneapolis clôt un début de carrière époustouflant (1956-1964). A trente-et-un ans, son assurance et sa technique pianistique restent inchangées. Non seulement Phineas Newborn est un météore exceptionnel, mais il est surtout un virtuose bouleversant. Si beaucoup l’ont comparé à Art Tatum, c’est oublier que Phineas Newborn avait sa propre voix (identifiable dès les premières notes) et s’exprimait dans un style bop très bluesy, avec une parfaite connaissance de l’idiome classique (Beethoven, Mozart, J.S. Bach). Malheureusement, le pianiste ne sort pas énormément pour se produire en club. C’est un grand timide et présente quelques problèmes psychiques.

Après avoir aligné des disques aux côtés de Roy Haynes et Philly Joe Jones (il faut réécouter We Three mais aussi A World of Piano), ce nouveau disque en trio sur fond rouge gravé le 1er avril 1964 pour le label Contemporary records le voit entouré de Leroy Vinnegar (contrebasse) et Frank Butler (batterie). Leroy Vinnegar surnommé « Le rocher de Gibraltar » pour sa stabilité et régularité de jeu était un musicien accompli. Les amateurs de Charlie Parker et du bop en général l'avaient fort bien repéré au début des années 50. Leroy Vinnegar est aussi un excellent pourvoyeur de thèmes qui sont désormais rentrés dans le panthéon des classiques du jazz. Il suffira d’écouter une de ses compositions sur cet album, le génial « Hard To Find » pour s’en convaincre. Quant à Frank Butler, véritable métronome, ayant aiguisé les fers auprès de Billie Holiday, Duke Ellington, Art Pepper, Hampton Hawes et John Coltrane (excusez du peu !), il figure parmi les plus grands batteurs de l'âge d'or du jazz, comme il l’a été dit ici et là… Son jeu sur la ride est d’une finesse et surtout d’une clarté inouïe (qualité d’écoute optimale, dès le premier thème, « A Walkin’ Thing »). 

Les thèmes alternent climats tempérés et d'autres plus tendus, libérant une charge émotionnelle incomparable (au cours de cette introduction surréaliste sur « Pazmuerte », le pianiste semble convier Debussy et Ravel, avec des idées nipponnes, puis hispanisantes). Cette composition de Jimmy Woods, saxophoniste météore ayant produit deux disques incontournables au début des années 60, est une sorte de marche funèbre, comme l’indique son titre. La mort ou la paix, les deux seules alternatives à tout conflit. Le jeu de Butler, sur une idée du pianiste (il faut écouter ce que le batteur fait avec ses baguettes), est à proprement parler inoubliable. Avec « A Walkin’ Thing » (superbe composition de Benny Carter que l’on trouvait initialement dans Jazz Giant), Phineas Newborn apporte sa patte et semble jouer ce qu’il sait faire de mieux depuis Fabulous Phineas. Autrement dit, trouver des paroxysmes mélodiques incomparables. On se souviendra longtemps également de « Diane » (ballade d'une tendresse infinie, signée Art Pepper). Ce thème, qui était un hommage du saxophoniste à son épouse, trouve ici une apothéose inouïe.

En effet, jouer aussi lentement une mélodie en l’enrobant de tant de beauté et de contrôle, ça n’est pas donné à tout le monde. La technique du pianiste est parfois mise en avant sur des thèmes plus rapides, sans jamais tomber dans l’ostentatoire. « Grooveyard » (composition de Carl Perkins) vaut son pesant de cacahuètes, tout comme « Blue Daniel » (composition de Frank Rosolino). On y admirera le groove innervé au cours de ces deux thèmes inoubliables, ainsi que l’osmose entre les musiciens, au point de vouloir se les repasser en boucle. Légèreté de la main droite, idées ingénieuses. On ferme les yeux. Pour le reste du répertoire, c’est entre de l’excellent et du très bon. On découvrira également l’une des premières compositions d’Ornette Coleman, « The Blessing » (1). 

Seul petit regret qui vient noircir un peu le tableau (mais est-ce vraiment un regret ?), ces deux pièces inédites (les fameux « bonus tracks ») qui ne sont pas toujours à la hauteur des pièces précédentes. En effet, « Good Lil Man » (composition de Marvin Jenkins) est un petit blues, dans la tradition de Bobby Timmons. Enfin, la reprise de la « master take » de « Be Deedle Dee Do » n’apporte rien de plus. Cela étant dit, avec « The Newborn Touch », le pianiste signe une œuvre majeure. Il atteignait le sommet d'une carrière déjà jalonnée de nombreux chefs-d'œuvre. Evitant les clichés mais possédant un drive irrésistible, une puissance de jeu à nulle autre pareille, notamment une main gauche phénoménale (il ne jouera que de celle-ci sur « The Sermon », la fameuse composition de Hampton Hawes, une version à faire pâlir les pianistes!), Phineas Newborn grave une œuvre magnifique que l’on écoutera en boucle pour en tirer sa substantifique moelle.

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 (1) Cette composition d'Ornette Coleman que l'on retrouvera dans plusieurs albums du saxophoniste, notamment dans Ornette Coleman at the Hillcrest Hollywood mais aussi dans Something Else. Elle fut reprise par quelques pianistes. Que l’on songe à la version de Gonzalo Rubalcaba dans son album Blue Note, The Blessing (Blue Note, 1993).

The Newborn Touch

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30 juillet 2016

En attendant le prochain Fred Hersch (suite et fin)...

Fred Hersch Trio - If Ever I Would Leave You

Chronique rédigée en juillet 2014 à mon retour de Lyon. Ecoutez cet extrait, por favor, magnifique version de If Ever I Would Leave You (composition de Lerner / Lowe) pour comprendre et entendre la qualité narrative de ce pianiste exceptionnel. Belle journée à toutes et à tous.

 

Attention, pianiste rare ! Né en 1955 dans l’Ohio, Fred Hersch reste à maints égards un musicien confidentiel. D’une sensibilité à fleur de peau, son expression musicale est limpide, poétique et ne saurait laisser indifférent. Après une session « live » de toute beauté (Alive At The Vanguard en trio, publié par Palmetto records en 2012) et trois enregistrements atypiques aux configurations multiples (d'abord un duo avec le clarinettiste Nico Gori dans Da Vinci, puis un autre, avec cette fois-ci le guitariste Julian Lage dans Free Flying, deux albums sortis respectivement en 2012 et 2013, avant de graver un enregistrement invraisemblable avec le trio du pianiste Benoît Delbecq : Fun House, toujours chez Palmetto records), voici donc le dernier album studio d’un immense pianiste qui vous vrille l’âme comme un Bill Evans ou un Keith Jarrett des meilleurs jours. « Floating » (Palmetto records, juillet 2014) renoue avec la formule classique du trio tout acoustique de piano jazz (piano, contrebasse, batterie). Mouvements d’ondulations et de flottement, voilà donc le programme. Variations des climats entre ballades savoureuses et morceaux un peu plus rapides. Fred Hersch est peut-être encore méconnu, mais depuis quelques années, le fait d'avoir lu ci et là qu'il avait été le professeur de Brad Mehldau a suscité pas mal de curiosités. Son esthétique (lyrisme, recherche d’un épanouissement harmonique, explosion du chant intérieur) en comblera plus d'un. Sa précédente publication en studio avec le même rythmique s'intitulait Whirl et était sortie en 2010 sous le même label. C'est semble-t-il le format le plus prisé à l'heure actuelle. Hélas, pourrait-on dire, si peu de trios font la différence aujourd'hui...

Un disque de Fred Hersch constitue donc toujours un « événement » dans le monde du jazz. L'ancien professeur de Bradou (au même titre que Kenny Werner par ailleurs) possède un toucher remarquable, le situant parmi les pianistes les plus attachants du circuit jazzique. Son triangle est par ailleurs bien rôdé. Les trois hommes se connaissent bien et s'entendent à merveille pour développer ce genre de dialogue sans égo. La qualité du piano (cristallin et clair comme de l'eau de roche) est indéniable. Signalons à toute fin utile, que cette année, c'est sans doute le quatrième ou cinquième album dans cette configuration qui, de mon point de vue, sort vraiment du lot. Après le fameux Floodstage de John Hébert, le très délicat Stories d'Enrico Pieranunzi, le bouillonnant Root of Things de Matthew Shipp, auxquels se rajouteront le Liv de Stefen Orins et le très surprenant Double Windsor de Sylvie Courvoisier, l'album de Fred Hersch se place parmi les plus grandes réussites du genre cette année... Aux côtés du pianiste on retrouve donc sa fidèle rythmique, à savoir John Hébert à la contrebasse et Eric McPherson à la batterie (1). Si lors d'une première écoute, j'ai été peu surpris (comme d'habitude, Hersch exprime parfaitement ses sentiments, d'une manière suave et poétique), toutefois, au fil d'écoutes répétées, l’album gagne en maturité. La qualité d'une œuvre pareille s’apprécie d’abord dans une certaine discrétion... Après un temps de latence nécessaire... Loin des projecteurs et du bruit médiatique. On y reviendra forcément. « Floating » est très agréable (le titre éponyme est un chef-d’œuvre de tendresse et de musicalité absolue, dont le pianiste a le secret). Mieux, c'est un grand disque dont ne sauraient souffrir maintes réécoutes.

Toutefois, il lui manque par moments la fraîcheur d'un enregistrement « live ». Ambiance propice pour une écoute superlative et de qualité : le crépuscule, à la tombée de la nuit, quand les lumières sont tamisées... Et bien s’entourer. On écoutera ce disque seul ou avec des connaisseurs… Le mérite du pianiste est de continuer d’explorer les méandres filandreux du piano jazz. Dix thèmes composent ce recueil. D'abord pas mal de nouvelles compositions personnelles (le pianiste revient longuement à l'intérieur du livret sur les raisons qui l'ont poussé à écrire telle et telle pièce). Beaucoup de sympathie et d'affection pour sa mère et sa sœur à qui il dédicace un morceau, « West Virginia Rose ». D'autres compositions sont autant de clins d’yeux sincères à des amis musiciens, comme le pianiste Kevin Hays (« Autumn Haze ») ou encore la contrebassiste Esperanza Spalding. La sensibilité et la tendresse exprimées sur « A Speech to the Sea » et sur cette version d’anthologie de « If ever I would leave You » nous rappellent le niveau d’excellence de ce trio, appelé à devenir un classique parmi les classiques. Deux standards ouvrent et clôturent l’album dont la durée est l'équivalent d'un set (« You and the night and the Music » et « Let's Cool One » de Thelonious Monk). Clarté du propos, délicatesse poussée à son paroxysme, maîtrise des émotions, évacuation de toute sensiblerie, tout contribue à faire de cet enregistrement une réussite majeure dans la discographie du pianiste (Mais y en a-t-il eu de mineure ?). Petit défaut, au niveau du mixage et du jeu aussi, John Hébert me semble en retrait par moments. L'enregistrement donne ainsi le sentiment d'être extrêmement léché, voire beaucoup trop travaillé, au dépend d'un naturel que l'on retrouve essentiellement en live. N'oublions pas que Fred Hersch a commis deux albums « live » de toute beauté parus sous le même label : Alive at the Vanguard (2012), et Live At Village Vanguard (paru en 2003), lequel constitue de mon point de vue son plus bel album en trio. Cela dit, on (ré) écoutera avec beaucoup d'intérêt « Floating », pour peu que l'on souhaite retrouver, au milieu de ce monde de brutes, « luxe, calme et volupté »...

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(1) On retrouvera John Hébert dans deux autres albums parus cette année et présentant la même configuration que celle-ci : « Floodstage » dont j'ai parlé plus haut (on pourra toujours lire ma chronique) et enfin dans l'album de la pianiste Kris Davis aux côtés du batteur Tom Rainey (Waiting for You to Grow).

 

Fred Hersch Floating

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