considérations musicales, politiques et philosophiques

12 mars 2017

clifford jordan au club ethel...

Clifford Jordan Live At Ethell´s Lush Life

 

Il y a toutes sortes de lieux et autant de façons d’écouter de la musique. Au casque, sur son sofa, sous la douche, au lit, en voiture, en joggant, à la radio ou sur disque, seul ou accompagné, ou bien dans un club paumé de Baltimore... Et il y a autant de sortes de « mélomanes ». Les attentifs, les distraits, les paresseux, les marrants, les pas-marrants, les puristes, les fermés, les ouverts, les musiciens amateurs ou professionnels, les critiques sur amazon, les critiques de magazine, les experts, les spécialistes, les dilettantes, etc. Certains seront à la recherche de la galette qui fera la différence, qui les touchera au plus profond d’eux-mêmes, tandis que d’autres ne prêteront qu’une attention mineure à un disque ou à un concert – que ça leur parle ou non, c’est le moindre de leur souci, et une musique de fond leur suffira amplement ; l’art, les artistes, ils s’en moquent un peu. Chacun ses passions, vous me direz. Voici pourtant un saxophoniste passionnant et carrément sous-estimé ! Une injustice et une méprise qu’il faut vite réparer ! Clifford Jordan (1931-1993), né à Chicago, commença une carrière prometteuse sous le label Blue Note (en 1957, il grava d’abord ce sommet du hard bop, Cliff Craft aux côtés du bugliste et cornettiste Art Farmer, puis ce chef-d’œuvre inoubliable, Blowing from Chicago, aux côtés du saxophoniste John Gilmore, déjà partenaire de Sun Ra) avant de jouer aux côtés de Charles Mingus et Eric Dolphy (The Great Concert of Charles Mingus). Clifford Jordan, c’est d’abord une sonorité chaude, généreuse, incomparable, un velouté, une chaleur, une rondeur et un goût musqué, sans ornements futiles, une beauté dans le phrasé, teintée de blues et de swing. Une capacité à moduler et à chalouper les mélodies comme lui seul savait le faire ! Un jazz raffiné à l’extrême ! Je l’avais découvert au moment où j’écoutais pour la première fois Johnny Griffin, Booker Ervin et John Gilmore, il y a une vingtaine d’années. Ce fut bien entendu un choc sans précédent ! On ne peut rester indifférent à la sensibilité et la sonorité qui se dégage de ce saxophone ténor puissant et chaleureux à la fois. Son jeu est bien entendu très ancré dans le blues et le hard bop. Et c’est un jazz de toute beauté comme en témoigne une nouvelle fois ce superbe « live » capté au club Ethel de Baltimore les 16-18 septembre 1987.

Le disque sera publié par le label Mapleshades en 1990, et son tout dernier album (en big band) le fameux Play What You Feel gravé cette même année ne sera quant à lui publié qu’en 1997. On pourrait presque rapprocher Clifford Jordan (du moins par moments) d’un Ben Webster ou d’un Coleman Hawkins, et même d’un Lester Young. Pour l’heure, il est entouré d’une fine équipe, à savoir Kevin O’Connell au piano, Ed Howard à la contrebasse et… ô divine surprise… (roulements de tambours)… Vernell Fournier à la batterie ! Autrement dit le batteur légendaire d’Ahmad Jamal des sessions historiques que l’on a entendues dans Live at the Pershing ou encore Live at The Spot Lite Club. L’année précédente, le quartet venait de graver une session studio (Royal Ballads, Criss Cross, 1986). Le premier intérêt de la galette ci-présente, c’est bien entendu le fait que ça soit une captation « live ». Rien de mieux au final que de savourer, dans les meilleures conditions (le club pour sa chaleur, pour son public, mais aussi pour la spontanéité et la proximité des musiciens), une musique qui se joue dans l’instant, dans une atmosphère unique. Le club Ethel se trouve donc à Baltimore (et pour moi, un club sera toujours plus appréciable qu’une grande salle) ! Et nous avons là l’équivalent d’un set quasi-parfait (61 minutes), pour ne pas dire inoubliable ! C’est d’ailleurs l’un de ces disques rares que je réécoute régulièrement. Le répertoire est préparé aux petits oignons. Sept titres faramineux donnant un luxe de climats, entre ballades et morceaux péchus, hautement fringants. Bref, la grande classe ! Cela pourrait ressembler à une banale jam-session. Il n’en est rien. Nous assistons bel et bien à un concert d’anthologie. Tout repose sur cette saveur, ce sens de l’espace entre les musiciens, ce naturel exquis qui se joue pendant une heure ineffable. Les musiciens prennent un plaisir évident, et le public également. On imagine celui-ci bouché bée, rempli de joie et d’émotions, bref aux anges (mon dieu, comme j’aurais aimé être là aux cours de ces trois soirées !). Perfection de la mise en place, sonorités suaves du saxophone ténor. Et une rythmique de rêve ! Tout pour vous combler !

Mais revenons au répertoire. Vous n’êtes pas au bout de vos surprises (et pourtant, dans mes évaluations, je suis quand même très « tatillon » de ce côté-là aussi). Compositions personnelles ou standards, ça doit être inoubliable tout comme l’interprétation. Il y a d’abord cette version de « Summer Serenade » (une composition du saxophoniste Benny Carter qui d’emblée donne le ton et le niveau d’excellence de ce quartet de rêve), puis « Lush Life » (de Billy Strayhorn, le pianiste-compositeur et alter-ego de Duke Ellington, un thème au cours duquel on entendra Clifford Jordan chanter au début et à la fin du chorus ! Inédit !), « Round Midnight » (du pianiste et génial compositeur Thelonious Monk, là encore une version d’anthologie !), « Blues in Advance » et « Little Boy for So Long » (deux pièces signées Clifford Jordan aux contours très blues et « jazz roots »), « Arapaho » (composé par Barry Harris, l’un des derniers pianistes bop, fidèle disciple de Bud Powell, un morceau de bravoure, un sommet !), et enfin « Don’t Get Around Too Much Anymore » (composé par le grand, l’immense Duke Ellington). On admirera tour à tour le jeu du pianiste (belle mise en place, fermeté, jeu fluide, ponctuations), mais aussi le drive unique de Vernell Fournier (feutré et magnifique aux balais), avec un solo monstrueux sur « Arapaho » (on se demande s’il n’a pas quatre bras et quatre mains !). La contrebasse est un peu sur-amplifiée, mais ça n’enlève rien au charme de la galette. Et le fait d’entendre Clifford Jordan chanter sur « Lush Life », si au début, j’ai tiqué, au final, c’est d’une telle sincérité qu’on ne boudera pas notre plaisir. Plaisir renouvelé à chaque fois que l’on réécoute cette perle rare (Et ce pianiste, quelle intensité dans son jeu !). Clifford Jordan avait trouvé là de vrais interlocuteurs, acquis à la musique avant toute chose. Un superbe quartet en somme ne formant qu’une seule et même voix. Le genre de galette qui ne doit pas passer inaperçue, ni aujourd’hui, ni demain ! Un disque que je réécoute souvent et dont j’espère que vous en ferez autant. Attention, c’est vraiment une perle rare et je ne mâche pas les mots. Seul souci : le prix affiché. 20 euro, c’est assez élevé. Mais vue la qualité exceptionnelle de ce set de une heure, et comparé à pas mal de « non-événements » que l’on voit sortir par wagons entiers ces temps-ci, « Live at Ethel’s » gagne la palme haut la main !

Live at Ethel's de Clifford Jordan

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ellery eskelin entre tradition et création...

Eskelin - Weber - Griener at unerhört! 2016: China Boy

 Quand sort un nouveau disque d’Ellery Eskelin, saxophoniste ténor majeur de la scène downtown de New-York, qui n'est pas tout émoustillé et impatient d'en découdre ? Depuis ses débuts remarqués (et remarquables), en 1990, notamment avec la publication de son premier disque en trio (Forms, gravé aux côtés du contrebassiste Drew Gress et du batteur Phil Haynes), et surtout depuis son trio mythique (pour ne pas dire « historique » aux côtés d'Andrea Parkins et Jim Black), Eskelin a élargi son public (ce collectif fut l’occasion pour le saxophoniste de creuser son sillon et de quelle manière !). Les amateurs gardent forcément un souvenir impérissable de ces années là (de 1994 à 2007) au cours desquelles le saxophoniste a développé une sonorité unique, à la fois oblique et sidérante, avec des entrelacs mélodiquement vertigineux (Arcanum Moderne, publié par le label Hat Hut en 2003 marque sans doute l’apothéose de ce superbe trio). Son approche instrumentale consistait à assembler des vignettes dans une mosaïque scintillante et à organiser ses improvisations autour de quelques motifs, les faisant exploser dans une hypnose paroxystique ! Bref, le format du trio est ce qui lui convient le mieux et chaque nouvelle publication très attendue. Un retour aux sources du jazz marque désormais sa musique, sans pour autant délaisser son goût pour l’exploration. Et puis quelle sonorité ! C’est actuellement l’une de plus belles du circuit ! Le niveau de création de ce musicien, la fraîcheur de sa démarche, loin des gimmicks propres au genre, loin de toute convention, nous laissent à chaque fois sur le carreau. Et puis il y a cette sincérité et l’excellence d'un niveau qui me font dire qu’Ellery Eskelin est un musicien d’une importance capitale. Qui en douterait aujourd'hui ? (1)

Sonorités veloutées, largeur et profondeur des idées, un style inimitable, une figure majeure parmi les musiciens, de ceux qui comptent vraiment, c'est sans aucun doute Ellery Eskelin. Musicien complet doté d’une culture musicale énorme, compositeur exceptionnel, toujours inspiré, et enfin possédant un son identifiable dès les premières mesures, il est avec Tony Malaby, Roy Nathanson et quelques autres à faire la différence ! Depuis la dislocation de son trio avec Parkins et Jim Black (il y a huit ans), Sensations of Tone est certainement l’un de ses albums les plus aboutis. Une vraie réussite en tous cas. Tout récemment, j’ai salué un ou deux albums, notamment The Destructive Element de la pianiste Angelica Sanchez (paru chez Clean Feed en 2012) puis Set the Alarm for Monday du batteur Bobby Previte (Palmetto, 2008) et enfin le sublime (un vrai chef-d’œuvre) Unfold Ordinary Mind du clarinettiste Ben Goldberg (2013). On n’oubliera pas non plus de mentionner l’admirable Trust de Jozef Dumoulin (Yolk, 2014). Ainsi, après la publication de sa performance solo (Solo live at Snugs, 2015) et un sublime live au festival de Willisau (Willisau Live fut capté en trio, avec Gary Versace et Gerry Hemingway, publié en 2016), voici donc le dernier bébé acouché cette fois-ci en studio, dans un trio inédit (à ma connaissance, les trois hommes n’avaient jamais enregistré ensemble). Gravée le 15 février 2016 à Brooklyn (New-York), la musique alterne tradition (style New Orleans et jazz des années 20) avec un jazz beaucoup plus expérimental (sic). La rythmique est composée de Christian Weber (contrebasse) et de Michael Griener (batterie), deux musiciens européens avec lesquels Ellery Eskelin s’est trouvé des affinités électives en 2011 suite à une tournée européenne (2).

Christian Weber, nous l'avions découvert il y a une dizaine d’années, lorsqu’il jouait aux côtés de Michel Wintsch et Gerry Hemingway, dans le fameux Less is More (Clean Feed, 2008), un triangle remarquable ! (3) Une sonorité magnifique à la contrebasse. Son boisé et souple, une approche là encore très proche d’une poésie musicale, une écoute de tous les instants, une précision dans son jeu tout en pizzicati : le nouveau contrebassiste du pianiste Michael Wollny (écoutez par exemple Nachtfarten) est ici un sacré atout. Enfin, signalons que Weber participe activement dans le combo du saxophoniste Oliver Lake (All Decks et For a little Dancin’ par exemple). Quant à Michael Griener, il m’était totalement inconnu. Mais quel jeu feutré et percussif ! Ici, le concept est hallucinant (alterner morceaux issus de la tradition jazzique avec d’autres qui s’inscrivent davantage dans le jazz contemporain, l’exploration et même le free jazz). Le résultat se révèle d’une fraîcheur stupéfiante. « Ditmas Avenue », par exemple, est un échange, une avancée en territoire inconnu, entre tâtonnements et interrogations (le rôle de la contrebasse y est fascinant). On a là un vrai dialogue. Les prises de risques sont phénoménales, entre surprises (cette version de « Moten Swing ») et humour (le truculent « China Boy » et le Tex Averyesque « Dumbo ») ! A la fois très écrit et très spontané, Sensations of Tone vous redonne une certaine candeur, et surtout vous réconcilie avec la vie et l’essentiel qui va avec, au-delà des chapelles et esprits bien trop sérieux. On dit souvent que le jazz est d’une aridité cérébrale insupportable. Ici, c’est tout le contraire. On y trouvera même un clin d’œil au Way Out West de Sonny Rollins. C’est donc une musique viscérale qui se joue de tous les genres, et quand le trio interprète une composition tirée du répertoire de Fats Waller (superbe version de « Ain’t Misbehavin’ »), les bras vous en tombent.

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(1) Pour qui aimerait découvrir ce saxophoniste ténor aux sonorités amples, ce nouvel album publié par le label Intakt constituera une sacrée découverte. Doté d’une technique époustouflante, Eskelin ne tombe ni dans la démonstration ni dans le piège des schémas préfabriqués. Une nouvelle fois, il n’est jamais là où on l’attend, mais son feeling, lui, est toujours intaKt... A l’heure qu’il est (février 2017), c’est simple. Pour moi, il y a déjà deux sérieux candidats pour l’album « jazz de l’année 2017 » : ce Sensations of Tone d’Ellery Eskelin et puis Piano Song, la toute dernière publication du trio de Matthew Shipp (avec Michael Bisio à la contrebasse et Newman Taylor Baker à la batterie). Un disque somptueux que je compte prochainement chroniquer… A bon entendeur. Et surtout, je vous souhaite à toutes et à tous une excellente heure d’écoute !

(2) Voir les notes de livret signées par le saxophoniste, qui rappelle l’origine du projet. Encore une fois, Ellery Eskelin s’y montre attachant, d’une humilité incroyable. Un vrai penseur et un sacré écrivain.

(3) Cette association avec le pianiste suisse se poursuit à ce jour. On notera enfin que dans Sensations of Tone le contrebassiste a décliné toute amplification et sur-amplification sur sa contrebasse, préférant ainsi une sonorité naturelle de toute beauté. Scott LaFaro en serait ravi !

 

Sensations of Tone de Ellery Eskelin

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28 février 2017

dernière étape pour le pianiste walter davis jr...

Backgammon, une composition de Walter Davis Jr.

 

 

 

La discographie du pianiste Walter Davis Jr. (1932-1990) présente une chronologie assez surprenante. Après un premier succès en leadeur (Davis Cup, chez Blue Note en 1959) et quelques projets annexes avec des musiciens de la même écurie (il a participé à quelques enregistrements de Donald Byrd, de Jackie McLean et même d’Art Blakey), on constate une inactivité discographique sur une bonne dizaine d’années (jusqu’au milieu des années 70). Le fait est que le pianiste avait quitté la scène jazzique pour devenir tailleur dans le textile (sic)… Son jeu très influencé par Bud Powell ne sera jamais une caricature de celui-ci. Comme tous ces pianistes plus ou moins oubliés (que l’on songe à Larry Willis, ou encore Walter Bishop Jr.), son phrasé est en fait très personnel. C’est surtout un pianiste « marginal » pour qui j’ai une immense tendresse. Musicien qui pense son art, et réfléchit sur sa manière de jouer, il me donne toujours le sentiment de chercher les bonnes notes, les bons accords, et quand il les joue, il les malaxe pour en ressortir toute la sève... Pas pour rien qu’à son retour, quand il reviendra sur le devant de la scène, il côtoiera Thelonious Monk alors à la fin de sa vie… Un excellent musicien (le guitariste Noël Akchoté) m’a parlé tout récemment de Walter Davis Jr. (qu’il en soit remercié) et c’est bien sûr grâce à lui que j’ai pu découvrir tout un pan de la discographie du pianiste. Si elle est rachitique (on ne compte pas plus de dix disques en leadeur), elle n’en propose pas moins quelques perles, dont ce Scorpio Rising gravé en juin 1989 (dans le format du trio de piano, contrebasse, batterie). Ce fut là l’ultime enregistrement en leadeur du pianiste avant de nous quitter l’année suivante. Ainsi, trente années séparent Davis Cup de Scorpio Rising (1959-1989). Une carrière chaotique donc, mais au cours de laquelle le pianiste n’était pas à court d’idées. Loin de toute démonstration technique, il s’en montra que plus attachant.

On pourrait dire que Walter Davis Jr. est un « musicien pour musiciens ». Mais que les amateurs de jazz ne s’y trompent pas, c’est un pianiste passionnant. Bref, il n’y a pas de raison de ne pas l’apprécier. Mais en aucun cas ne peut-on écouter et savourer sa musique si l’on est pressé, si l’on fait dans le « zapping culturel », si l’on ne sait pas s’arrêter le temps d’un disque, et si de surcroît on a beaucoup de m#### dans les oreilles. Le pianiste est en fait une sorte de poète, nous livrant ses secrets à cœur ouvert. Pour s’en convaincre, on réécoutera son œuvre en solo (en hommage à Monk). Il n’était pas un « génie », et le savait bien, d’ailleurs le mot « génie », signifie-t-il quelque chose ? Mais quelle humanité dans son jeu ! Ici, elle transparaît sous chacune de ses notes. Pour preuve les trois ou quatre albums que je considère comme les plus réussis et les plus représentatifs de son art : New Soil aux côtés de Donald Byrd et Jackie McLean (Blue Note, 1960), mais surtout Soul Mates aux côtés de Charlie Rouse et Sahib Shihab (ce disque édité par Uptown records sera malheureusement édité après la mort de Rouse, Shihab et Davis, en 1993), puis In Walked Thelonious (sa performance de piano solo autour du répertoire du Moine s’incarne en un chef-d’œuvre absolu). Enfin, il gravera cet ultime disque avant de décéder bêtement l’année suivante pour avoir trop longtemps négligé sa santé… Pour l’enregistrement de ce disque gravé pour le label danois SteepleChase, Walter Davis Jr est entouré de Santi Debriano à la contrebasse et de Ralph Peterson à la batterie.

Le pianiste n’a pas beaucoup enregistré dans ce format (personnellement, je n’ai écouté que celui-ci). Et pourtant ça lui va comme un gant ! Comme on dit, ça fonctionne du tonnerre ! Pas de flotte dans la chair de cette coquille Saint-Jacques ! Le répertoire est bien foutu et la sonorité exceptionnelle. Mieux, c’est un jazz robuste, solide et tendre à la fois. Dans la tradition du bop, c’est de mon point de vue une réussite majeure. Scorpio Rising pourrait même être à Walter Davis Jr ce que Sea Changes est à Tommy Flanagan, et si l’on fouillait un peu, on évoquerait également Just in Time de Larry Willis, ou encore Wanton Spirit de Kenny Barron, deux disques qui s’inscrivent dans la même veine, dans la même configuration, assez semblables en termes d’intensité, mais aussi en termes d’inspiration. Pas mal de variation dans les climats. La session débute avec « Backgammon » (composition du pianiste et un titre tout récemment repris par Ralph Peterson dans Triangular III, disque publié par Onyx records en 2016). C’est une composition qui vole haut et donne d’emblée à entendre l’excellence du niveau de ce trio sur-vitaminé. Car il s’agit bien de cela ici : un jazz énergique, mais tendre aussi, comme en témoigne l’admirable composition suivante « Why Did I Choose You ? » dont le velouté de l’ensemble laisse rêveur ! La version de « Just One of Those Things » débute de manière fracassante sur les staccatos puissants du pianiste, dignes d’un Ahmad Jamal (sic) avant de s’envoler dans les sphères du bop le plus échevelé. Lignes claires, thématique identifiable, swing de haute tenue, tout contribue à faire de cette version l’une des meilleures qui soient. Elle est même dépoussiérée comme ça n’est pas permis ! Avec « Pranayama », le trio assure sur un mid-tempo, entre idées ingénieuses autour d’un détour et lignes claires. On notera enfin une version très réussie de « Skylark ». Une œuvre singulière et qui dans l’art du trio se révèle l’une des plus passionnantes qui soit (1).

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(1) Ce disque, sur le plan harmonique, est à la fois « simple » et très beau bien sûr, et même au-delà (que l’on écoute cette version sublimée de « Skylark » ou encore « Two Different Worlds », d’une richesse harmonique hallucinante, très « churchy » dans son évocation). Personnellement, je suis davantage touché par ce genre de démarche plutôt que par celle d’un technicien hors pair qui m’en mettra plein la vue. Non pas que le jeu Walter Davis Jr. soit dénué de technique. De la technique il en a. Mais celle-ci doit d’abord servir les émotions. Et là, franchement, c’est réussi. Bref, je ne suis pas là pour compter les points. Il y a et il y aura seulement des manières de paraphraser et d’autres qui ne le seront pas. Ou quand le manque de soin, pour apparent qu’il soit dans cette session (mais pour Monk, on pouvait en dire autant), est avant tout une démarche honnête et sincère. Et c’est cela, je crois, l’esprit du jazz. Pas la pureté ou la perfection. Non, le vécu, d’abord, l'intention et la sincérité dans le jeu, ensuite. L’esprit d’un homme. L’esprit d’un musicien. Petit bijou donc que ce Scorpio Rising méritant sans problème ses 5 étoiles. Un enregistrement qui compte et comptera pour tous les amoureux d’un jazz sans fioriture ni esbroufe.

Scorpio Rising de Walter Davis Jr

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excellente performance live avec le trio sur-vitaminé de ralph peterson...,

Ralph Peterson Trio with The Curtis Brothers Perform Backgammon

 Voici un extrait vidéo (oh les veinards !) tiré de ce live qui n'a pas de prétention, si ce n'est que seul compte le plaisir de jouer... Efficace, y a pas à dire... ;-)

 

 Voici un disque de jazz contemporain mené par un batteur incontournable. La galette semble avoir peu de lisibilité dans la presse et c’est bien dommage ! Car il s’agit d’un enregistrement en tout point réussi. Des disques de cette dimension, il y en a quelques uns (beaucoup même) mais au final si peu illustrent le sentiment d’urgence et le plaisir de jouer que l’on trouve dans celui-là. Je suis loin d’avoir tout exploré, de tout connaître (plus ça va et plus je réalise mon ignorance). Signalons toutefois quelques pépites signés par des batteurs ayant mené à bien leurs projets. Art’s Delight du génial Art Taylor (séance Blue Note de 1960), Drums Unlimited de Max Roach (chez Atlantic, 1965), At this Point in Time de ce géant de la batterie que fut Elvin Jones (Blue Note, 1974), Spring de Tony Williams (Blue Note, 1965) ou encore les disques de Paul Motian sous le label ECM. Pete La Roca, avec son fabuleux Basra (Blue Note 1965) ou encore Swing Time (Blue Note, 1997), a su lui aussi mettre en valeur le rôle individuel et collectif de la batterie jazz (son tout dernier disque avec Dave Liebman est une pépite). Je songe également à un disque de Tony Reedus (le grand batteur de Mulgrew Miller). Ce musicien possédait un drive magnifique, et dans les années 90 avait signé un album bien foutu ou pour tout dire inoubliable (Minor Thang paru chez Criss Cross). Les disques d’Art Blakey avec ses jazz messengers, eux aussi, nous viennent à l’esprit, forcément (recommandons par exemple Free for All, ce brûlot incandescent du hard bop que je considère à ce jour comme son manifeste le plus enthousiasmant !). Enfin, on pourrait continuer indéfiniment, et mentionner quelques albums de Daniel Humair, de Nasheet Waits, ou de Ches Smith, etc. On n’en finirait pas.

Comme le titre le suggère, ce disque est le troisième de Ralph Peterson Jr, après Triangular I en 1988 aux côtés de la pianiste Geri Allen et du contrebassiste Essiet Essiet, puis Triangular II aux côtés du pianiste David Kikoski et du contrebassiste Gerald Cannon (1). Triangular III sorti en avril 2016 s’inscrit dans la continuité des précédents, autrement dit dans la pure tradition jazzique dans sa mouvance bop et hard bop. Ce batteur redoutable et incontournable de la scène new-yorkaise (depuis qu’il se fit remarquer au milieu des années 80 avec son Presents The Fo’Tet) se produit régulièrement en club et sur disques. Là encore, je suis loin de tout connaître. Mais, pour celles et ceux qui recherchent un jazz de qualité, à la fois subtil et efficace, son nom n’est pas à négliger. Sa « dette », il la doit d’abord à Art Blakey, bien sûr. Il constitue d’ailleurs une sorte de passerelle entre celui-ci et Roy Haynes, en passant par le redoutable Michael Carvin et pourquoi pas le survolté Jeff « Tain » Watts… Sa puissance de frappe impressionne toujours (il suffit de voir quelques vidéos sur la toile pour s’en convaincre). Ce disque possède un intérêt de taille, et si je veux en parler, c’est pour au moins cette raison : il s’agit d’un « live » sur-vitaminé et bourré d’énergie. La configuration est celle du trio de piano, contrebasse, batterie (les trois musiciens sont hyper soudés et leur jeu est à la fois ferme et souple). Ce très beau set avec « ambiance de club » (et une qualité sonore exceptionnelle) fut capté au studio Firehouse 12 en 2015 (devant un petit public). Il rappellera parfois la collaboration qu’eut le batteur aux côtés de ce génial pianiste que fut Walter Davis Jr. (voir la fameuse session Scorpio Rising, parue chez Steeplechase en 1989).

Le mérite de cette galette est double. Non seulement parce que Peterson fait montre d’un jeu phénoménal (j’ai même longtemps hésité à mettre 5 étoiles…) mais aussi parce qu’en enregistrant ce disque très énergique avec les frères Curtis (Zaccai au piano et Luques à la contrebasse, deux jeunes trentenaires, fraîchement sortis du conservatoire et anciens élèves du batteur), Peterson était gravement malade (cancer du colon contre lequel il se bat encore aujourd’hui…). Et puis, la fraîcheur de la session ne fait aucun doute. C’est du très haut niveau. Une session remarquablement solide comme on en entend rarement. Peterson est bien entendu l’intérêt majeur de ce « live », lequel a par ailleurs été filmé (on trouvera une ou deux vidéos sur youtube). L’équivalent d’un set (66 minutes) tout feu tout flamme : ça carbure au kérosène pour un long voyage, et au bout d’une heure, on se demande comment ils en sont arrivés à un tel degré de connivence et d’interaction. Avec beaucoup de travail, de sueur et de patience, sûrement. Le répertoire alterne standards (« Inner Urge » de Joe Henderson, « Beatrice » de Sam Rivers, « Skylark » de Hoagy Carmichael et Johnny Mercer) et compositions du pianiste et mentor de Ralph Peterson (Walter Davis Jr.). Ainsi trouve-t-on le survolté « Uranus », le non moins roboratif « Backgammon » et « 400 years ago and Tomorrow ». Deux compositions de Zaccai Curtis font partie aussi du programme : « Moments », sorte de poème afro-cubain et surtout « Manifest Destiny », du jazz modal, avec un caractère dramaturgique non négligeable. Zaccai Curtis est vraiment doué, évoquant tantôt Bill Evans tantôt Mulgrew Miller (surtout ce dernier), jouant même dans ses staccatos ce type de claves cubaines que l’on trouve chez Chucho Valdés.
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(1) Verdict : quatre étoiles, car je trouve la galette de Walter Davis Jr. un poil dessus en termes de jeu, d’inspirations et d’interaction. Cela dit, ne gâchez pas votre plaisir, écoutez ce brûlot, ce live. Ah, si seulement, l’intégralité du concert pouvait nous être restituée en vidéo !

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21 janvier 2017

pensée du jour, ce samedi 21 janvier 2017...

Les politiciens et le public sont à vomir... Les deux. Pourquoi un tel mépris de ma part ? Parce que les deux tiers de la population mondiale lisent le même genre de journaux, regardent la même télévision, les mêmes émissions, commentent ad-nauseum les mêmes événements, se nourrissent de ce genre de vétilles, lisent chaque matin et chaque soir les mêmes feuilles sans y trouver de manière fantaisiste ou poétiques les répercussions mentales des situations ou des événements. Vous me direz : mais qu’y a-t-il de poétique dans la politique ? Rien, rien. Et absolument RIEN. Tout est écrit et dit sans l’angle du vécu. Sans la moindre honnêteté. Sans la moindre distanciation. Propagandes, en veux-tu en voilà ! Continuez donc d'aboyer et pleurez encore ! Demain, ça sera pareil. Les articles du Times, du New-York Times, du Guardian, du Monde, de Libé, et de bien d’autres encore, même les journaux en marge ou ceux dit « underground », n'ont d'autre but que de fournir à leurs lecteurs des sujets qui leur permettront de se donner des airs doctes devant leurs collègues et néanmoins concurrents, le matin, pendant les minutes d'échauffement - voire de leur fournir le thème de la journée : « T’as vu l’investiture de Mr T hier soir ? Hey, ça fait peur, hein ? Que nous réserve-t-il ? Et Le Pain, dans 4 mois, t’en penses quoi ? On aura le même prix ? ». L’intolérance politique alliée au populisme médiatique a pour conséquence l’intolérance et le manichéisme du public. Le public est possédé. C’est foutu. Il aime se gargariser de toute ces nouvelles qui nourrissent sa haine. Sa folie aussi. Haine de soi, haine de l’autre. Ça n’est pas joli à voir, et c’est encore moins joli de se l’avouer. La haine vient quand on se croit capable de parler de tout, d’embrasser tous les sujets. Zemmour, Onfray nous en donnent quotidiennement des exemples. Ça s’appelle l’opinion publique. « Et l'opinion…, je ne vous l'apprends pas, « c'est comme le trou du cul, tout le monde en a une ». Montagnes russes en perspective. Notre monde serait-il à ce point bipolaire ?

 Pire encore, les voilà bientôt à vous apostropher à la manière de tous ces fachos, avec vigueur, vulgarité, et grossièreté, sans silence, sans humilité, sans ressentir les choses avant de parler, les poings sur la table, le regard torve et triomphaliste. La haine de l'autre, et ce triomphalisme dégoulinant de partout. Sera-t-il possible un jour de ne rien dire sans être accusé de tous les maux ? Bref, rien qui surprenne tellement dans cette évocation d’individus projetés dans le vide spatial, où tout se nourrit de préjugé, de puissance, de mépris et de jugement basé sur l’apparence… Obama ou Trump ? L’endroit et l’envers de la même médaille. L’endroit et l’envers du même décor. Bipolaire, je vous dis… Et pourtant, le commun des mortels ne demeurerait conscient qu'une quinzaine de secondes s’il se démarquait de ce que raconte la presse. Il serait sans doute tout à coup conscient des mille et une facettes du monde et de lui-même. Ah, s’il pouvait aussi se dégager de toutes ces représentations monolithiques et manichéennes ! Comme s’il n’y avait que deux mondes possibles. Comme s’il n’y avait que le bien et le mal. C’est néanmoins le message que véhiculent encore et encore télévision et internet. Un moralisme nauséabond ! Ce qui rend bien sûr relativement superflue toute considération sur les sensations et les réactions afférentes. Quant aux silences nécessaires, et aux réflexions utiles, n’en parlons pas…

 Cette journée d’investiture me fait « chier » (pardon, du coup, je deviens grossier), comme la prochaine qui se tiendra dans quatre mois en France… surtout si c’est pour lire le même genre de connerie dans la presse et sur les réseaux sociaux. Toujours les mêmes petits malins qui empochent (la presse, puis les politiques = même circuit fermé où tout est fait pour que nous nous haïssions les uns les autres). Ainsi, donc, dans ce déversement de haine à venir, il va falloir supporter les crétins plus longtemps, ceux qui parlent pour ne rien dire, qui vous interrogent sur tout et n’importe quoi, qui ont l’œil scrutateur et inquisiteur, qui aimeraient bien vous cerner, mais quand la chance tourne enfin pour vous, et qu’on vous fout la paix, c'est plus le moment et elle ne vous donne jamais ce que vous vouliez... On prend alors le désespoir pour de la sérénité… Combien de temps encore va-t-il falloir supporter la connerie des gens ? Même pas envie de méditer là dessus, juste attendre que sonne le glas final… Me coupe du monde de plus en plus, pas envie de m'affilier à un parti quel qu'il soit, ni à un club du livre archi-barbant dont les lectrices seraient prêtes à s'étriper pour savoir si tel ou tel antihéros ressemblerait à leur ex-mari ou à Donald Trump. Pas envie de me justifier sur tout, sur mes connexions dans ce monde ultra-connecté, qui s’imagine tout connaître sur tout le monde. Ce monde qui court à sa perte, qui ne sait pas être poétique, ni flâner. Trump a gagné parce que le monde se trumpe depuis longtemps. Il s’est toujours trumpé d’ailleurs. Voilà pourquoi la démocratie existe et voilà pourquoi les démocraties sont parfois devenues des empires fascistes axés sur la notion du bien et du mal seulement. Je suis le bien, l’autre c’est le mal.

Bref, chaque jour, avec cette électricité bon marché, avec cette lumière artificielle, on vous trumpe, on vous travaille, on vous agite, on vous exhorte par écran interposés, on excite votre haine, on veut entendre vos cris, votre stupeur, vos plaintes, et le vomi qui va avec, on fait de vous des êtres insatisfaits et moutonniers, des esclaves. Le but et le terme de cette entreprise sont une fois de plus la guerre : celle que vous aimez regarder à la télévision, celle que vous aimez filmer, celle qui approche, celle qui vient, larvée ou pas, civile ou non, et forcément, de part et d’autre, avec d’un côté des hommes politiques belliqueux, de plus en plus autoritaires, et de l’autre un public tout aussi belliqueux et tout aussi autoritaire, assoiffé de pouvoir, de possessions, de territoire, de clôtures, public désespérant ayant une opinion sur tout, n'ayant la patience de rien et pour rien, commentant le rien et le vide... Hélas, il oublie que ça n’est pas la politique qui doit le gouverner. Ce qui doit le gouverner, c’est lui, en étant hors-champ.

Mais la soif de pouvoir ! Hmmm, LE POUVOIR, comme c’est bon ! J’imagine que lorsqu’on y a goûté, on ne peut plus s'en passer. C’est si bon de dominer sur son prochain, celui qui est « proche » (réellement ou virtuellement). C’est si bon de connaître ou de posséder un TITRE brillant… Le « titre », mon cul ! Voilà pourquoi la politique passionne de plus en plus le public. Et voilà pourquoi (gros paradoxe) tant de « respect » pour les politiques, les institutions, les généraux, les inspecteurs, les chefs, les hommes forts. Le titre ! Mon verdict : ne plus aller voter. Quand tu votes, tu votes pour un titre, le titre d’un représentant, mais un titre malgré tout ! Un décorum, un truc qui te fait croire, de surcroît, que t’as du pouvoir avec ton bulletin de vote, et que ça va changer quelque chose. La concurrence, la compétition, tout vient de là aussi. Voter pour le meilleur, pour le plus compétent. Parce que lui, ou elle, a un « titre » ! Mais aujourd’hui, le pire, c’est que cette mascarade consiste à aller voter pour le plus « photogénique », ou la plus grande gueule, le plus beau, le plus riche, le plus violent, le plus autoritaire, le plus grand, le plus stupide. Les dépossédés ne votent pas. Ce sont les possédants qui votent, d’une manière ou d’une autre, suivant leurs propres intérêts. Les voilà donc les nouvelles valeurs d’aujourd’hui. C’est à celui qui se rendra plus « GRAND » encore: sur les écrans et sur les téléphones portables ! Ce qui est grand est à toi ! C’est possible ! Make yourself GREAT again ! Oui, la folie des grandeurs, être le meilleur, avoir les plus grosses couilles, le faire savoir ou le faire croire, en foutre plein la vue ! Trump a gagné, parce que le public de la télévision et d’internet a gagné. Le public des plaisirs passagers, le public des mélodies faciles, le public des paillettes et des superficialités, le public de la surconsommation, c'est lui qui règne. Mes amis pauvres, quant à eux, ils ont oublié qu’il vaut mieux de ne pas avoir grand-chose et la paix à la maison, plutôt que d’être riche et avoir une vie de branque, à mentir, tricher, trahir, et avaler tout un tas de médocs pour se calmer les nerfs avant de finir par claquer d’un infarctus. Le maillon faible n’a jamais été de ce monde. On le méprise, comme on méprisait le Christ. Il n’a qu’à déguerpir et crever lui aussi. Oui, dans ce monde, il n’y a pas de place pour les maillons faibles, ces parasites, ces branleurs, ces oisifs, ces flâneurs. Oh, Baudelaire, s’il te plaît, reviens-nous et nourris-nous de ta poésie !

Bref, sans prendre tout au premier degré, tout cela est limpide et simple quand même, non ? Chaque homme, chaque femme, pourraient le comprendre, pourraient aboutir à la même conclusion à quelque chose près, s’il se donnait simplement la peine de réfléchir une heure. Mais personne n’en a la volonté; personne ne veut s’éviter le prochain conflit; personne ne veut épargner à soi-même et à ses enfants le prochain massacre de millions d’hommes, si c’est au prix d’un tel effort. La guerre, ça fait longtemps qu’elle existe : au travail, dans la famille, dans son propre pays, sur la route. On ne sait pas ce qu’on dit. On ne sait plus ce qu'on fait. Règne de l’impulsion, du tweet, du « like », de l’image. De la réflexion, pas vraiment. La décence ordinaire s’est volatilisée depuis des décennies, j’ai l’impression. Paradoxe : la vie est une question de survie. Manger ou être mangé. Les hommes aiment à se nourrir de la peur de l’autre. Ils ont peur d’être mangé. De tout perdre. Ils en oublient cette parole essentielle des évangiles : « Amassez-vous des trésors dans le ciel, où la teigne et la rouille ne détruisent point, et où les voleurs ne percent ni ne dérobent. Car là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur » (1).

Réfléchir une heure ; rentrer en soi-même pendant un moment et se demander quelle part on prend personnellement au règne du désordre et de la méchanceté dans le monde, quel est le poids de notre responsabilité ? Cela, vois-tu, personne n’en a envie ! Ce sont des pérégrinations de bourgeois, te dira-t-on. Voilà pourquoi tout continuera comme avant ; voilà pourquoi, jour après jour, des milliers et des milliers d’hommes préparent avec zèle la prochaine guerre, dans sa propre famille, à son boulot, au supermarché, sur la route, la prochaine manifestation de violence qu'on ne comprendra pas. Il y aura seulement gestion de la dite violence. Voilà surtout pourquoi l’homme libre choisit sa propre mort.

Voilà pourquoi je n’ai ni patrie terrestre ni idéal, ni aucun espoir dans l’espèce humaine et dans ce monde auquel je ne me sens pas du tout contemporain. La patrie, l’idéal, l’espoir, ce ne sont là que des éléments de décoration pour ces messieurs qui organisent la prochaine tuerie (réelle, virtuelle, mentale ou que sais-je encore…). Cela n’a plus de sens de penser, de dire, d’écrire quoi que ce soit d’humain ; cela n’a plus de sens d’agiter dans son esprit des idées généreuses. Pour deux ou trois personnes qui le font, il y a des milliers de journaux, de revues, de discours télévisés, de réunions publiques et secrètes qui, jour après jour, tendent vers le but contraire et l’atteignent. Hermann Hesse disait déjà en 1929 que l'époque et le monde, l’argent et le pouvoir, appartenaient aux êtres médiocres et fades (2)… A ceux qui ne savent plus parler ni écouter. A ceux qui ne savent pas ressentir… Quant aux autres, aux êtres véritables, je crois qu’ils ne possèdent rien, si ce n’est la liberté de mourir. Il en fut ainsi de tout temps et il en sera ainsi pour toujours. La grande braderie de la culture que représente l’époque contemporaine, depuis presque un siècle je crois, est à son sommet et je m’en vais, avec ou sans amour, je n'emporterai rien, nu je suis venu, nu je repartirai, en tout cas, je serai sans rancune pour le genre humain, prêt à pardonner sans doute, après maints efforts et un travail sur soi, après de grands combats épuisants, car je crois que de tout temps les gens ne savent pas ce qu’ils font… D'ailleurs, moi, je ne sais pas toujours ce que je fais.

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(1) Evangile selon Mathieu (il n’y a pas de Saint Mathieu), chapitre 6, verset 21.

(2) Dans son roman cultissime publié en 1929, Le loup des Steppes.

 

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14 décembre 2016

le renouveau du trio jazz...

Steve Kuhn Trio - Ah, Moore

 

Si en musique classique le quatuor à corde est une représentation des composants majeurs de l'orchestre symphonique, le trio de piano jazz est quant à lui une sorte de distillation des éléments instrumentaux propres aux big band et aux combos (quartettes, quintettes, sextettes, etc). Depuis le trio légendaire de Bill Evans (avec Scott La Faro et Paul Motian), quelques groupes ont suivi ces nouvelles « règles », à savoir, une mobilité instrumentale peu conventionnelle, une indépendance qui n'est pas sans rappeler les connexions entre premier et second violon, alto et violoncelle... Et effectivement, parmi les nombreuses configurations jazzistiques, le trio de piano jazz me paraît plus « durable » que les autres, ou disons, qu'il fait partie des formules les plus éprouvées... Ou, pour le dire encore autrement, c'est celui qui me semble aujourd'hui avoir le plus de succès auprès du public. Le trio de piano/contrebasse/batterie véhicule encore pas mal de « clichés » amusants dès lors qu'on évoque le mot « jazz ». Un club ou un bar enfumé, des bruits de verres ou de flûtes de champagne, et puis au fond de la scène, un pianiste, son contrebassiste et son batteur. Et puis, une salle qui se vide petit à petit, après minuit en général, « round midnight ». Nos musiciens, eux, en parfaits solitaires, continuent de jouer, jusqu'à ce que le tenant du club les foute dehors... Tout cela fait très cliché, forcément...

Mais une chose est sûre: aujourd'hui, on ne compte plus le nombre de trios (ce qui est une bonne chose en soi...) et parfois, je l'avoue, je m'y perds. Il y a surtout ce sentiment que l'on retrouve à chaque fois les mêmes « gimmicks », les mêmes réflexes, les mêmes techniciens, le même phrasé... Et si peu de surprise en fin de compte… Mais avec Steve Kuhn, on se situe d’emblée dans une singularité inouïe en termes de discours et de jeu pianistique... Disons que ce pianiste a une sonorité, une palette de couleurs très caractéristique, qui touche au sublime. Un jeu en demi-teinte. Kuhn est une sorte de poète. Un contemplatif. Un romantique. Et ce « Three Waves » gravé en studio en 1966 pourrait être malgré sa très courte durée (moins de 35 minutes) l'un de ses disques majeurs. A la différence des trios de Bud Powell et d'Oscar Peterson dans lesquels le leadeur tenait un rôle de premier plan et où les rythmiciens devaient se contenter d'accompagner (avec, à la rigueur, un solo par ci, un solo par là), les trios de Bill Evans et de Steve Kuhn, puis ceux de Paul Bley, allaient propulser une toute autre approche (Keith Jarrett leur sera redevable d'ailleurs). Bref, une toute autre conception: celle de la liberté individuelle à l'intérieur d'une dynamique de groupe. Et ici, faut bien reconnaître que c'est franchement réussi. L'évidence du rapport à trois donne une musique complètement fascinante, libérée de toute contrainte bop !

Entre ballades et morceaux rapides, compos personnelles et standards (« Ida Lupino », « Ah, Moore » et un « Never Let Me Go » d’une tendresse absolue), le pianiste new-yorkais donne à entendre un jeu d'une cohérence qui laisse pantois. Cet artiste incontournable depuis le début des années 60 s'était fait remarqué quelques années plus tôt aux côtés du saxophoniste Serge Chaloff, puis avait fourbi ses armes avec John Coltrane et Kenny Dorham. Enfin, signalons ce qui constitue, du moins à mon sens, deux jalons dans sa discographie: le magnifique Basra de Pete La Roca et l'extraordinaire et très émouvant Sing Me Softly of the Blues d'Art Farmer, deux galettes enregistrées peu de temps avant Three Waves, avec la même rythmique, à savoir Steve Swallow à la contrebasse et Pete La Roca à la batterie (1). Alors bien sûr, ici, la musique est tout sauf techniquement impressionnante. Et pourtant, de la technique, ils en ont, nos joyeux galopins. Pete La Roca qui avait beaucoup influencé le jeune Tony Williams est l'un des batteurs les plus brillants en termes de rythmes ternaires (l'on songe aussi à Alan Dawson et Joe Chambers, c'est la même école...). Son jeu aux balais sait se faire feutré. Sur « Ah Moore », par exemple, c'est de toute beauté. La finesse est à son comble. Et puis, Kuhn, c'est un pianiste à part, un style très identifiable dès les premières notes (la marque des grands), c'est aussi un vrai intello (faut le voir poser sur la pochette, tel un jeune étudiant désinvolte...). Un très grand disque que je suis toujours ravi de réécouter (2).

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(1) Parmi ses plus beaux disques en trio, signalons à toute fin utile Watch What Happens (MPS, 1968) avec Palle Daniellson et Jon Christensen, The Vanguard Date (Owl, 1986) avec Ron Carter et Al Foster, Waltz Blues Side (Venus, 2002) avec Gary Peacock et Billy Drummond et enfin Plays Standards (Venus, 2008) avec Buster Williams et Al Foster.

(2) Comment ne pas succomber en effet à l’écoute de thèmes aussi majestueux et aussi savoureux que « Why Did I Choose You ? » (plage 5) avec son rythme nonchalant et d’une beauté sans équivalent ? Ou encore « Ah Moore » (plage 2), thème d’une tendresse absolue. Tout l’art du pianiste (et de son trio) se déploie au cours de ces ballades inoubliables.

 

Three Waves by Steve Kuhn

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23 octobre 2016

petits poèmes en prose...

Schwab Soro Marche Vers L'Avant

L'extrait ci-dessus est tiré de leur premier album (label Neuklang, 2014) et donne une idée de leur esthétique poursuivie dans Volons ! (Neuklang, 2016).

 Ils ne paient pas de mine et pour l’heure leurs noms ne vous évoquent rien sans doute... Et pourtant, il y a deux ans, ils publiaient un premier album réjouissant qui surprit le petit monde du jazz (simplement intitulé Schwab Soro). Bon, il est clair que pour celles et ceux qui les ont déjà repérés au sein de Ping Machine, collectif à géométrie variable assez impressionnant, Raphaël Schwab et Julien Soro ne sont pas tout à fait des inconnus. Sous leurs allures de dilettantes (voir la pochette que je trouve très rigolote...), les deux complices se livrent à un dialogue passionnant qui tient une nouvelle fois toutes ses promesses. Sonorités d’une brillance exceptionnelle. Humilité de la démarche. D’un côté la contrebasse de Raphaël Schwab, de l’autre le saxophone alto de Julien Soro. Un répertoire authentique, une grande classe dans le jeu. Des idées, de la légèreté, et encore beaucoup de poésie. Mieux, la prise de risque est vraiment de mise au cours de cet enregistrement studio. « Volons ! » est un disque surprenant, bucolique par endroits, plein d’humour dans d’autres, et puis, ce qui compte toujours, c’est cette sonorité individuelle et collective à la fois mise en valeur par un ingé du son qui a accompli un remarquable travail (pas d’amplification grossière sur les instruments !). Bref, si vous recherchez un disque de jazz bien foutu, bien dans l’air du temps mais avec ce détachement nécessaire par rapport à ce trop plein de réalité qui nous agasse et nous déprime, alors cette galette est faite pour vous aussi ! Une vraie bouffée d’oxygène ! (1) Julien Soro et Raphaël Schwab forcent tout deux le respect. Pourquoi ? Parce qu'ils évitent les politesses d'usage bien trop courantes dans le jazz... Ce qui compte ici, c'est bel et bien la Musique, ou plutôt l'art de la conversation. Rien de conventionnel, rien de violent non plus, mais une sorte d’incipit au final pour prendre un nouveau départ, quitte à se trouver au bord du précipice...

Le duo de saxophone/contrebasse est assez rare de nos jours, même si l'on évoquera ici et là quelques réussites majeures (Old And Unwise avec le saxophoniste Tim Berne et le contrebassiste Bruno Chevillon ou encore le remarquable Wood avec Matthieu Donarier et Sébastien Boisseau, respectivement aux saxophones et à la contrebasse). Celui de Schwab / Soro est « autre » mais n’en demeure pas moins lumineux, de cette lumière diaphane, de ce blanc laiteux. Aucune falaise n’aurait pu donner une idée de cette musique, oblique en un endroit, diaphane en un autre, et sur laquelle la lumière et l’ombre produisent les jeux les plus étonnants. L’idée de ce duo atypique dont on saluera la longévité a germé vers la fin de l’année 2011 (en ces temps de précarisation institutionnalisée, cinq ans, c’est déjà un exploit !). Loin du disque de commande, loin du disque commercial, « Volons ! » laisse une impression tenace : celui de tenir le langage sincère de deux esthètes, de deux poètes. Comment ne pas être touché par leur démarche artistique ? Pas besoin d'être musicologue ou docteur es-arpèges en tous les cas pour apprécier cet enregistrement sincère et d'une authenticité bienvenue.

Au cours de ces neuf thèmes oscillant entre trois et sept minutes (durée de la galette 44 minutes), la musique se fait cajoleuse, tendre, poétique, et prend des contours jazz de toute beauté. Le raffinement avec lequel dialoguent les deux musiciens fait tomber toute résistance. La musique est d’un naturel qui laisse pantois. C’est alors que notre cœur se met à battre la chamade ! Quelle dose d’humilité a-t-il fallu à ces deux hommes bourrés de talents pour réaliser une œuvre aussi juste ? En tout cas, cette œuvre nous accompagnera longtemps, pour accompagner nos rêves et nos espoirs. Un jour, un écrivain disait, « les petits livres sont plus durables que les gros » (2). Je suis parfois amené à penser la même chose pour les « petits » disques tels que celui-ci. Notre société révère les gros objets, les grosses voitures, les grandes maisons, les grands disques, les coffrets volumineux... Mais comme une fine lame de rasoir, comme un petit chemin, « Volons ! » va plus loin. Ce qui est exquis vaut parfois mieux que ce qui est ample. Et un disque qui montre un esprit vaut mieux que celui qui ne montre que ses musiciens. Avec des titres comme « Mambo », « Jolie Valse Joyeuse » (quelle poésie, mes amis !), « Posément », « De Conserve » (avec Raphaël Schwab alternant le jeu à l’archet et celui tout en pizzicati sur les cordes de sa contrebasse tandis que son partenaire butine au saxophone dans les branches d’une pensée en fleurs !), nos deux amis inventent, composent tout un répertoire qu’un Apollinaire et un Baudelaire n’auraient pu renier. Ces miniatures dans des entrelacs lyriques et obliques nous poussent à une douce rêverie, à des lendemains plein d’espoir, sans esprit triomphaliste... Sur « Jérôma », la douceur mélodique de la musique me fait dire ceci : ces musiciens vous parlent, mais il s’agit de « parler » pour l’oreille. Cette fausse candeur et cette fausse innocence sont troublantes. Quand à cela s'ajoute une prise de son exceptionnelle, on ne peut que dire « merci ».
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(1) Le disque est paru sous le format digipack (simple battant), publié par le label Neuklang (octobre 2016).

(2) Jean-Claude Pirotte.

 

Schwab Soro Volons !

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20 octobre 2016

voilà quoi...

LOI TRAVAIL : COMMENT LA POLICE SE JUSTIFIE POUR FAIRE OBSTRUCTION À LA PRESSE

 

Ce texte n'a pas pour objet de discuter la loi travail de Mme El Khomri, ni de persifler la profession de flic ou celle de journaliste, mais de commenter la vidéo ci-dessus...

 

A l'attention de ces individus qui terminent leurs phrases par « voilà quoi », ce raccourci qui suggère un implicite dont personne ne peut saisir le sens et qui a valeur de tic verbal plutôt que de conclusion, j’aimerais leur faire observer alors qu’ils se prétendent journalistes (sic), qu’à force d'abuser de ce tic ils me démontrent qu'ils ne savent pas parler avec précision de ce qu’ils font (mangent ou pensent....), et qu’ils ne savent pas écouter ce qu’on leur dit en face, et que pire encore, ils sont obtus, coincés du c-- à lire à la lettre tous ces textes de loi qui leur permettraient de filmer tout et n'importe quoi sur la voie publique (voir vidéo ci-dessous). Enfin leur « voilà » ne saurait prétendre à la clarté d’un propos bien construit... Vous me direz, il n'y a pas que les journalistes... Par manque de chance, ils me retourneraient facilement la critique puisque je n’ai jamais été doué dans l'art oratoire. Cela étant dit, il y a ici des choses qui passent mal. D'abord l'arrogance puis le manque de clarté.

Passages clés : « Vous voulez que je vous sorte l'article de loi...? » lance celui qui filme, avec cette voix en mue insupportable (1). « On va faire de la pédagogie », poursuit-il, effronté. « Je vais vous apprendre le droit ! » (sic). Quelqu’un peut-il me dire de quel côté se situent la condescendance et l'arrogance ? Le droit ? Mais de quel droit parle-t-on ? Celui de l'image ? Celui d'une presse libre qui peut exercer le droit d'expression au détriment du droit de penser ? Je me souviens de quelques étudiants qui avaient fui avec raison la fac de droit, en me disant qui Il n'y avait pas pire que ces études là pour produire les pires fachos de demain (ces étudiants avec leur rigorisme, me disaient-ils alors, avec leur façon de couper les cheveux en quatre, on peut s'attendre à ce que les germes du terreau fasciste aient encore de beaux jours devant lui et fassent pousser ces plantes avec pas mal d'épines...) !

En attendant, les gars, la déontologie de la presse, vous en faîtes quoi ? (2)

Ces jeunes hommes qui filment et discutent pour emmerder les flics sont des "journalistes citoyens", des journalistes autoproclamés, comme il existe des intellectuels autoproclamés, des économistes autoproclamés, des chauffeurs de taxi autoproclamés, des pasteurs autoproclamés, des imams autoproclamés, etc. Et ne me parlez pas d’indépendance ! C’est simplement une dérive de nos sociétés ultra-libérales, ubérisées à l'extrême, véritables jungles du fric et qui ont délaissé les droits les plus fondamentaux (avoir un toit, un boulot décent, et vivre en paix) ! Et débrouille-toi sans ça, maintenant ! Piétine tes semblables ! Raconte autant de conneries que tu veux !

Ces journaleux font tout simplement le lit du nouveau fascisme. Pire encore, ils prennent les flics qu’ils interrogent pour des fachos, pour le mal absolu. Le monde à l'envers ! L'insignifiance absolue ! C’est une des raisons pour lesquelles ça part en vrille dans la presse et dans la police (qui à juste titre en a marre d'être harcelée et multiplie les bavures...) : quand d’une manière ou d’une autre, les individus se basent sur ce qu’ils voient à la télé ou sur le net (le règne de l'image, du buzz et de la propagande), et qu’ils en oublient de lire, de vivre, ils sont comme des bateaux ivres, tanguant tantôt à gauche, tantôt à droite, ballotés de part et d'autre, se fiant à la loi du plus grand nombre, ou de la nouveauté, ou pire encore, voulant paraître beaux, justes et droits, ils se lancent dans des actions romantiques. Y a pas pire que ces gens là, auto-satisfaits, propres justes et malades d'absolu !

Plus personne ne maîtrise rien du tout de toute façon, du moins le croit-on, car tout est maîtrisé... Notre monde morcelé ne tombe pas en morceaux. Reste qu’il y a beaucoup de manipulation et de censure. Manipulation pour ce qui devrait être censuré et censure pour ce qui ne devrait pas l’être. Comment décider ? Là n’est pas la question. Le constat, en regardant cette vidéo assez courte, est symptomatique d’une société où règne le tout et le n’importe quoi, comme le disait Castoriadis dans La Montée de l'insignifiance. Mais là, ça devient puissance 10...

Quelque part, je suis désolé de le dire ici, mais oui, je les trouve plutôt cons ces pseudo journalistes de merde, parce qu'au fond, ils ne sont rien d'autres que des « chercheurs de merde ». La faute à qui ? A la presse en générale qui ne sait plus ce qu'est la déontologie. Cela fait combien de temps que ça dure ? A chacun de trier. Mais la déontologie, dans un monde d’hybris, c’est terminé. Et puis le droit à l'image, mon cul, tout cela est pour tester l'autorité de « papa et maman », comme de jeunes ados attardés qui veulent tout et tout de suite, et à qui il ne faut surtout pas dire « non » ! Il faudrait déjà qu'ils apprennent certaines limites et auto-limites. Mais me rétorquera-t-on, ils sont déjà limités et auto-limités. Vois le travail ! Ah bon ? Il n'y a pas de travail??! Non, c'est trop facile, la vérité c'est que personne ne veut être plombier, ébéniste ou je ne sais quoi.

Bref, parce qu'on leur a mentis tout jeune, ils sont habitués au mensonge. On les a envoyés à la fac en leur créant de belles illusions, et maintenant, ils se sabordent. Comment pourrait-il en être autrement ? Mais au final, ces mecs là ne s'aiment pas vraiment. Ou au contraire, ils ont une trop haute opinion d’eux-mêmes. Je n'aimerais pas être dans leur peau ou dans leur tête, ni maintenant ni dans dix ans... Parce que dans dix ans ils auront compris (un peu tard) que tout cela a été vain. De la vanité. Ils en auront même honte ! Et qu'en attendant, c'est en train de foutre le pays en vrille. Le pire là encore : quand des intellectuels soutiennent ce genre de démarche.

Parfois, j'ai l'étrange sentiment que toute une génération, la deuxième sans doute, en difficulté certes et même dans un profond malaise (chômage, etc., pas pour rien que le ministre de l'éducation souhaite que tous ces bambins restent le plus longtemps à la fac...) se monte le bourrichon pour rien. Auto-destruction dans le colimateur. Mais qui veut de cette auto-destruction ? L'Etat, ça n'est pas "Papa" ni "Maman". L'Etat, c'est une machine. Et puis Mitterand il est parti depuis lurette, les gosses... On est seul, dans ce monde de merde. Alors, recréer du lien social, et viable si possible, présente pas mal de difficultés. Faut se désencombrer de toutes les propagandes et de tous ces tiroirs consternants qui désire catégoriser les individus selon leur classe sociale, leur revenu, etc.

Les flics quant à eux sont restés bien calmes face aux jeunes apprentis en journalisme, soutenus par une horde de casseurs à la mords-moi le noeud... Bref, c'est toujours pareil : d'un côté, vous avez des extrémistes en politique qui font dans la provocation, cherchant la moindre bavure (ils ne veulent rien d'autre que le chaos ou la guerre civile), mais d’un autre côté, vous avez des extrémistes de journaleux qui veulent le bordel également. De tristes sires, des révoltés à la mode (parce que ça fait chic d'être un révolté, c'est même très glamour... le mythe de Rimbaud et de Baudelaire, forcément...). On peut les comprendre dès lors ils essaient de se raccrocher à une réalité fantasmée. Ici, « Le méchant flic ». Car quand on n'a rien, on tape, on frappe. C'est le mythe de l'enfant gâté, de l'enfant roi, prêt à tout casser autour de lui, histoire de chercher du sens à sa vie... Parce qu'il a honte. Oui, la honte le ronge aujourd'hui. Il ajoutera bien sûr une once de romantisme à la con par ci par là, en faisant pleurer les chaumières pour dire qu'il a été orphelin ou que ses parents ont divorcé, et qu'il faut le comprendre. De la dureté de la vie. De cette soif d'absolu et de se faire des illusions. D'où tous ces départs en Syrie depuis 2014 pour rejoindre le Djihad... Nous sommes les enfants prodigues des temps modernes.

Mais reviens donc à la raison, pauvre imbécile ! Même si tu crois n'avoir rien ou pas grand chose (c'est mon cas), tu as tout ici pour te construire. Seulement, faut se battre avec de bons outils, mais ça, c'est toi qui le verra, t'en essaieras quelques-uns. Certains fonctionneront, d'autres pas vraiment. Et puis il y a toujours des combats inutiles, ça aussi tu pourrais le comprendre. Ne pense pas en termes de consommation. Ne juge pas tes semblables, ça ne sert à rien. Sois prudent, réjouis-toi seulement avec le peu que tu as, et essaie de vivre avec, sans chercher à avoir la voiture de ton voisin ou la baraque de celui-ci. Détache-toi de la cupidité. Reste humble.

La conclusion, on l'entend clairement à la fin de la vidéo : la parole et son insignifiance, chez pas mal de pseudo-intellectuels donc, à la mords-moi le nœud ou se revendiquant comme tel : un « voilà quoi... », en guise de pépite poétique ou de matrice conceptuelle : celle du vide et du rien. Et puis, l'apothéose, c’est quand même l’éloge de la haine : « et tout le monde déteste la police » chantent-ils en chœur... Les louveteaux dans la bergerie, à moins que ça ne soient des moutons se déguisant en loups, pour faire peur et se faire peur... Tout cela me fait doucement sourire quand même. Allez, vais me servir un bon petit café et retourner au boulot. J’ai assez perdu de temps comme ça. Et le vôtre aussi...

 

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(1) Rappelons que la mue est provoquée par une modification de l'épaisseur des plis vocaux sous l'influence des hormones liées au passage à l'état adulte.

(2) Est-il besoin de rappeler que la déontologie fait référence à l’ensemble de principes et règles éthiques (code de déontologie, charte de déontologie) qui gèrent et guident une activité professionnelle. Ces normes sont celles qui déterminent les devoirs minimums exigibles par les professionnels dans l’accomplissement de leur activité. La première, c'est bien entendu que tout n'est pas bon à dire ni à montrer, ne serait-ce que pour préserver l'intérêt et la paix sociale. La question de la conséquence est fondamentale à mon sens. C'est ainsi en tout cas que s'animent avec passion des débats sur des questions sans intérêt.

 

 

 

Comment la presse fait obstruction au travail de la police

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anthony braxton, lennie tristano, warne marsh...

Anthony Braxton - Dreams

En tant qu’amateur de jazz, je ne cesserai de louer l’évolution de cette musique qui au fil des générations a vu émerger des musiciens qui ont radicalement transformé leur instrument. Prenons l’exemple du saxophone alto : n’est-il pas l’un des plus emblématiques de cette musique que nous aimons tant ? Ainsi après Benny Carter et Johnny Hodges, de Charlie Parker (le grand Charlie Parker et sa révolution bop et dont il faut réécouter ses disques parus chez Dial) à Anthony Braxton et John Zorn, en passant par Eric Dolphy, Ornette Coleman, Jackie McLean, Lee Konitz, tous ont contribué à l’émancipation de nouvelles sonorités. Anthony Braxton rappelle par ailleurs la discipline qu’exige pareil instrument. For Alto (Delmark, 1968) en est une belle démonstration. Ce musicien hors pair joue aussi de la clarinette basse et du sopranino. Sa discographie est pléthorique, pour ne pas dire impressionnante (certaines années, il lui arrive de graver dix, voire onze ou douze disques !) et comme je suis loin d’avoir tout parcouru et tout écouté, je me limiterai à quelques galettes seulement, acquises et appréciées au fil des années. Très peu au final. Je ne suis donc pas un spécialiste de ce musicien incontournable. Mais les quelques disques que je possède, je les goûte régulièrement, et celui-ci est d’une beauté sans équivalent. De l’orfèvrerie pourrait-on dire à la manière de l'inestimable Franpi Barriaux. Dans des notes de livret truculentes, Braxton affirme une nouvelle fois que la musique est « l’un des plus grands dons que le créateur nous ait donnée », « que nous avons beaucoup de chance d’avoir ce moyen d’expression par excellence et que de le vivre, c’est l’affirmation d’un amour qui ne cesse de croître ». Le saxophoniste insiste par ailleurs pour nous dire qu’à l’avenir, il documenterait autant que possible la musique de ceux qui ont tenu un rôle majeur dans sa vie de musicien (et effectivement, quatre ans plus tard, il graverait le fameux Charlie Parker Project 1993). De la part de l’une des figures majeures du free jazz, c’est la preuve irréfutable que l’improvisation libre est d’abord affaire de discipline, et qu’il n’est pas question de faire dans l’esbroufe, ni de faire table rase sur les anciens, comme l’affirment parfois certains esthètes et quelques amateurs caricaturaux. Le free jazz se nourrit aussi de standards (là encore, Braxton l’a prouvé maintes fois, à commencer par ce monument qu’est 23 Standards sorti chez Leo records en 2003 !). Enfin avec « Eight Tristano Compositions for Warne Marsh », modèle de grâce et de beauté dans sa discographie, Braxton fait l’une de ses plus belles déclarations d’amour à la musique (1).

Alors la question reste ouverte : quel rapport ou disons quel lien y a t-il entre le free jazz d’Anthony Braxton et le jazz West Coast de Warne Marsh ? Deux gros paradoxes, et même trois, si on ajoute à cela la référence à Lennie Tristano. Et pourquoi choisir de rendre hommage à un saxophoniste ténor (Marsh) ? La réponse, vous l’aurez en écoutant cette galette qui se rit des genres et des stéréotypes. Dans un quintet de rêve, le saxophoniste renoue avec un jazz échevelé, « in and out », entre free bop torrentiel, bourré de surprises harmoniques et rythmiques, tout en restant proches des mélodies initiales de Tristano, et passages improvisés hautement inspirés. Publié en 1990, la galette est sans doute passée inaperçue mais rééditée depuis, sa réputation n’a cessé de croître. Je voulais en avoir le cœur net. C’est chose faite. Nous avons là un disque essentiel réconciliant les amateurs d'un jazz dit traditionnel avec les inconditionnels d'un jazz d'avant-garde. Car Eight + 1 Tristano Compositions 1989 For Warne Marsh qui associe deux noms du « cool jazz » ou du jazz West Coast (2) reste avant tout un manifeste musical. Un coup de tonnerre… Ce disque, c'est simple, il a révolutionné les tendances les plus conservatrices de l’époque ! Il est tout simplement l'un des plus importants de la fin du XXème siècle. Si on dit souvent qu'Eric Dolphy était la passerelle entre Charlie Parker et Anthony Braxton, ça n'est pas pour rien non plus. Ce disque le prouve une nouvelle fois, en ce sens que si l'on y ressent beaucoup de respect pour Tristano (la singularité de ses compositions), Braxton qui ne joue pas comme Dolphy s’inscrit dans la continuité de celui-ci. Comme le fait remarquer Art Lange qui signe les notes de livret, cette musique n'a rien du « cool jazz » tel qu'il se jouait dans les années 50. Braxton nous vient de Chicago (3) et c’est avec son bagage personnel et son environnement qu’il réinterprète ces compositions bien identifiables, et se démarque de ses aînés, un peu comme Lee Lonitz se démarquant de Charlie Parker. Interprétées avec une intensité débridée, avec des nuances volcaniques à la pelle et un soutien rythmique des plus saisissants (Cecil McBee à la contrebasse et Andrew Cyrille à la batterie), chaque composition contient son lot de surprises. Doté également d’un soutien harmonique extraordinaire (le pianiste Dred Scott est un OVNI dont on se demande encore où le saxophoniste est allé le chercher), Braxton pousse la musique et ses musiciens dans des paroxysmes à n'en plus finir, et dans des ruptures de ton impressionnants (4).

Et puis, toujours ces mélodies portées très, très haut, avec ce swing ravageur. Parce que oui, ici, ça pulse, ça joue, ça dépote sérieux sans se prendre au sérieux ! Intensité débridée (« Two Not One »), nuances volcaniques (« Dreams »), technique explosive (« Lennie Bird »), tension et agressivité (« Victory Ball », « Baby », « April »), le jazz dans toute sa splendeur et son exigence (« Lennie’s Pennies », « Sax of a Kind ») ! Dans cette ampleur titanesque et à la fois maîtrisée, le drame qui se joue ici n'a rien de posé, de discret ou de placide. La difficulté sournoise de morceaux comme « Two Not One », ou « Lennie's Pennies » et « April », ainsi que leur final en grand huit durant lesquels mieux vaut se cramponner fermement, tout contribue à nous donner un sentiment de fête incomparable. La question n'est pas de savoir comment l'on peut jouer ces notes à des tempos aussi endiablés, mais plutôt : comment peut-on s'investir avec tant de profondeur et de passion ? Et Art Lange de poursuivre « Voyez de quelle manière Braxton marque la musique de son empreinte, conservant sa propre personnalité tout en donnant à ses solos un insatiable sentiment d'urgence émotionnelle, étirant la matière sans en déformer la nature, évitant de pasticher les solutions trouvées par Marsh et Konitz à ces casse-têtes compositionnels ». Il est vrai que la solidité des fondations inébranlables posées par Andrew Cyrille et Cecil McBee sont indicibles. La contribution rigoureuse et vibrante de Jon Raskin au saxophone baryton est superbe (tout comme son solo d’anthologie sur « 317E 32nd Street »). La touche de fantaisie, la créativité fluide et l'élégance remarquable du pianiste Dred Scott, découvert à 25 ans par Braxton, dans son premier enregistrement de jazz est là aussi une sacrée révélation. L'engagement, la prise de risques, et ce qui en découle rendent cet album admirable. Bref, ne reste plus qu’à vous émerveiller, et à profiter d’une pareille publication. Le répertoire comprend ainsi dix plages inoubliables (64 minutes au compteur) et la galette doit être considérée comme un sacré pied de nez au néo-conservatisme de l'époque. Braxton et ses musiciens bousculent tout sur leur passage. Gerry Mulligan, quand il entendit pour la première fois cet enregistrement n'en revint pas ! C'est ce qu'il confia à un journaliste de Downbeat en 1991. En écoutant à votre tour cette galette vous comprendrez pourquoi. PS. Les prix ayant sacrément augmenté (pour ma part, je l'ai trouvée pour moins de neuf euros, il y a quelque temps), un conseil : patientez et faîtes vous une idée en écoutant l'enregistrement sur des plateformes en streaming (qui certes ne remplaceront jamais le format du compact), mais déjà, vous pourrez goûter cette musique essentielle en tout point.

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(1) Cette galette fut gravée les 10 et 11 décembre 1989 à New-York,

(2) Le pianiste Lennie Tristano et le saxophoniste Warne Marsh étaient décédés à l'époque de l'enregistrement. Plus qu'un hommage à ces deux grands musiciens (Tristano nous a quittés à la fin des années 70 et Warne Marsh lors d'un concert en décembre 1987), ce corpus est une explosion de joie, la vie continue, la musique continue également, et rien, rien ni personne ne pourra l’arrêter ! A noter enfin que Braxton avait déjà repris des compositions d’anciens, comme le fameux Six Monk’s Compositions (Black Saint, 1987).

(3) Anthony Braxton est né à Chicago en juin 1945.

(4) C’est ce qu’écrira Art Lange : « J'aimerais vous faire part de quelques observations dans l'espoir de dissiper de potentiels malentendus. Avant toute chose, quoi que vous pensiez des prestations originales de Tristano, cette musique n'a rien du « cool jazz ».

Braxton 8

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09 octobre 2016

un tour de force hallucinatoire, un enregistrement essentiel...

Joe McPhee - Knox

 

Attention perle rare et disque essentiel ! Voici un album qui mériterait surtout une réédition de la part du label Hat Hut. Mais qu’attendent-ils donc en effet pour rééditer cette pure merveille ? Quand le saxophoniste Joe McPhee enregistre ces performances solos les 1er et 2 septembre 1976, il n’a que trente-six ans. Né en novembre 1939 à Miami (Floride), le saxophoniste (et multi-instrumentiste) émerge alors de la scène jazz underground (depuis ses débuts, une bonne quinzaine d’années auparavant...). La publication remarquée d’albums considérés aujourd’hui comme des bornes de la « creative music » le propulse donc parmi les musiciens les plus téméraires du circuit (le bouillonnant et groovy Nation Time, par exemple, est une perle, un disque incontournable !). Improvisateur total et compositeur free valorisant dans son esthétique une large palette d’émotions, Joe McPhee ne peut laisser l’auditeur indifférent. Son amour pour des sonorités bien tranchées et bien senties, sans préparation préalable, n’est pas de tout repos pour celle ou celui qui n’y serait pas préparé(e). Disons que lorsque j’ai découvert Joe McPhee, il y a une dizaine d’année de cela, c’était parce qu’auparavant, j’étais passé par Ornette Coleman, Don Cherry, Steve Lacy, puis Anthony Braxton, Sonny Simmons et Albert Ayler. Sa façon innovante de tracer des lignes incandescentes marque encore aujourd’hui les esprits au fer rouge. Sans se poser la question des conséquences (est-ce que l’auditeur va pouvoir supporter ?), dénué également de clichés et de tout esprit conventionnel, Joe McPhee est un électron libre, l’un des esprits les plus émancipés de l’histoire du jazz (Ornette Coleman et Anthony Braxton avaient montré la voie de toute façon). Pour moi, la sonorité de Joe McPhee au saxophone ténor, c’est le nirvana. Ce musicien vous arrache les tripes et vous extirpe de la tourbe. Jamais entendu une sonorité aussi puissante depuis Coltrane et Ayler pour tout vous dire, ni une voix aussi singulière (1).

Lorsqu’il interprète ces cinq pièces phénoménales (58 minutes au compteur), c’est dans l’esprit de l’improvisation libre et totale, avec un sens de l’organisation sonore des plus stupéfiantes qui soit. Un premier pressage en LP fut réalisé en 1977 sous le titre de « Tenor ». Cette année là, à Paris, Joe McPhee enregistre de nouveau en solo absolu le morceau « Fallen Angels ». Le compact réunit ces deux captations « live ». Un disque en tout point historique donc, de par sa témérité mais aussi parce que dans l’histoire du jazz, dès qu’on évoque le saxophone ténor, cet album demeure une borne incontournable. Pourquoi ? Parce que Joe McPhee rend aussi hommage (à sa manière…) aux colosses que furent Coleman Hawkins et Ben Webster, en soufflant dans son saxophone un vent de liberté incomparable. Un gros son, forcément, un volume et une amplitude unique (sur ce point, le jeu de Joe McPhee, ainsi que ses idées, restent inoubliables), un côté très cinématographique aussi (très film noir, écoutez « Knox », la première plage). « Tenor & Fallen Angels » est selon moi, parmi toutes les publications existantes dans ce genre de performance solo, la plus essentielle, la plus tellurique, la plus phénoménale, la plus universelle. Profondément humaine et personnelle (on y entend déchirements, douleurs et libération), cette musique, c’est simple, elle vous brûle la peau. Avec Clinkers (au saxophone soprano, Steve Lacy livrait un album tout aussi singulier cette même année, un enregistrement tout aussi fort, tout aussi intempérant et insolent que celui de Joe McPhee), « Tenor & Fallen Angels » est une affirmation de soi, une remise en question, une ode à l’émancipation. Parfaite illustration ici de ce qui fait partie de la quintessence de la Great Black Music.

On pense également à cette pépite publiée cinq ans plus tôt sous le label Delmark (For Alto d’Anthony Braxton). Tenor & Fallen Angels s’en inspire forcément. Cette mise en danger permanente recherchée par le saxophoniste a donc de quoi nous donner des vertiges. Dans le free jazz, on pourrait s’attendre à un je-ne-sais-quoi de bruitiste. Il n’en est rien. Ces sonorités proches de la voix, proches aussi du chant et du cri intérieurs, rappelle l’histoire du peuple noir (servitude, esclavage, libération). Plus tard, Matana Roberts reprendra la même démarche (au saxophone alto). Néanmoins, l’aspect rugueux et organique d’une telle galette ne doit pas occulter le fait que McPhee transcende son art dans une logique et une cohérence qui forcent le respect. Le sens narratif et la logique de celle-ci est en tout point surréaliste pour pareille performance ! Cette approche extrêmement charnelle que l’on entend sur ces cinq titres durant une heure de musique viscérale (les thèmes oscillent entre cinq et vingt-trois minutes) est bien entendu très un-orthodoxe et dès le premier thème (« Knox »), l’auditeur sera happé. Déjà, de jouer seul, avec son saxophone ténor, relève d’une démarche très courageuse. Et franchement, ça n’est pas donné à tout le monde. Dave Liebman essaiera de produire une performance similaire : dans le même genre, il produira Colors, (Hat Hut, 2003). Ellery Eskelin à son tour gravera l'excellent Live at Snugs (Hat Hut, 2015). Mais nul n’est arrivé à porter aussi haut une musique à ce point vivante, et complètement hallucinatoire. Sur « Good-Bye Tom B. », le saxophone devient aussi gouleyant qu’un vin charpenté et musqué. Bref, comme le vin, la poésie existe en musique. Comme le vent et les lendemains qui chantent (magnifique « Sweet Dragon » dont le sens du tricotage et du détricotage, façon Bunuel, est perceptible dès les premiers instants), la musique de McPhee est celle d’un ermite qui soudain se trouve devant son dieu. Joe McPhee se trouve devant la musique, une musique qui n’a pourtant absolument rien de mystique, mais qui se joue sur la terre et dans l’entrelacs des sarments de la vigne. Peu enclin à la servitude consentie des libations amicales, Joe McPhee boit jusqu’à la lie une musique enivrante et régénératrice. Une musique qui a marqué le XXème siècle et continue de laisser son empreinte dans le XXIème. Unique et magnifique (2).

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(1) Enfin, à partir des années 90, il se fera davantage connaître et apprécier, notamment avec son trio « historique » constitué de Dominic Duval (contrebasse) et Jay Rosen (batterie), baptisé Trio X (à ne pas confondre avec le trio3 d’Oliver Lake avec Reggie Workman et Andrew Cyrille).

(2) Les pièces, dans leur ordre de passage, s’intitulent donc « Knox » (durée : 8’34), « Good-Bye Tom B. » (durée : 6’34), « Sweet Dragon » (durée : 5’35), « Tenor » (durée : 23’26) et « Fallen Angels » (durée : 14’59).

 

Tenor___Fallen_Angels_de_Joe_McPhee

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