considérations musicales, politiques et philosophiques

06 juin 2022

PANDORA, UN FILM UNIQUE ET INOUBLIABLE

Enfin une restauration digne pour un film « culte » ! Injustement boudé aux Etats-Unis lors de sa projection en salle en 1951,  Pandora  fut mieux accueilli en Europe. Aujourd'hui, un tel fleuron du Cinéma est incontournable et se bonifie avec le Temps. Et justement, de Temps, parlons-en car c’est l’une des thématiques majeures du film. L’amour défiant le Temps et le Temps défiant la mort… Un récit « hors du Temps, comme si nous étions enchantés ». Avec le soutien de Martin Scorsese, Carlotta a donc réalisé un travail éditorial remarquable. Le Blu-Ray et le DVD ainsi que le Digibook sont sortis il y a quelques semaines seulement (voir respectivement ‎ Pandora  pour le Blu-Ray,  Pandora  pour l’édition DVD, et  Pandora  pour le coffret ultra-collector, Carlotta octobre 2021). Après l’avoir visionné deux fois, je peux vous dire que le résultat est prodigieux. C’est un film que j’avais découvert au Cinéma de Minuit il y a une bonne vingtaine d’années. L’image est ici nettoyée, beaucoup plus nette, beaucoup moins sombre que sur les éditions Films Sans Frontière ( Pandora ) et Montparnasse (‎ Pandora ). D’ailleurs, dans un bonus, nous est proposée la comparaison de l’image restaurée avec celle qui ne l’est pas. Du travail de pro ! Des documentaires, il y en a aussi à profusion et non des moindres, puisque l'on pourra également entendre Jack Cardiff (1929-2009) s’exprimer sur le film (il fut le chef-opérateur). Le fait qu'il rappelle son expérience lors du tournage en Angleterre et en Espagne est un mets succulent pour nous autres cinéphiles (Ah, la beauté de l’accent british !). Souvenez-vous : Cardiff avait été aussi responsable de la photographie pour  La Comtesse aux Pieds Nus  (1954) de Joseph L. Mankiewvicz,  Le Narcisse Noir  (1947) et  Les Chaussons Rouges  (1948), deux films réalisés par Michael Powell et Emeric Pressburger.

Le récit débute en 1930 à Esperanza, et s’étend sur neuf mois – ça n’est pas anodin. Des pécheurs trouvent dans leurs filets deux corps sans vie. Un homme et une femme. Qui sont-ils ? Ou plutôt : qui étaient-ils ? Et que s’est-il passé ? Ava Gadner (alors âgée de 29 ans) est pour la première fois sous les projecteurs du Technicolor. Amusant par ailleurs que ce tournage se soit déroulé principalement en Espagne : l’actrice s’y installera plus tard… 
Pandora and the Flying Dutchman , c’est avant tout le récit tragique d’un mythe. La boîte de Pandore, tout le monde connaît. Le scénario est extrêmement bien écrit et d’une poésie stupéfiante. La force symbolique est d’une richesse inouïe. Cette histoire de « vaisseau fantôme », avec son capitaine qui sillonne les mers depuis des siècles pour retrouver son amour, ne peut laisser indifférent... Si vous aimez les contes et les légendes, si par ailleurs vous avez un petit faible pour Shakespeare (car il y a des passages très shakespeariens dans ce film, des passages que n’auraient pas renié un certain Orson Welles par exemple, notamment dans le flashback retraçant le passé du Hollandais Volant), et bien, vous ne le regretterez pas ! La même année, sortaient trois autres fleurons du Cinéma :  People Will Talk  de Joseph L. Mankiewicz,  The Browning Version  d’Anthony Asquith (récompensé à Cannes) et  The African Queen  de John Huston (avec, à la photographie, devinez qui... et oui, encore lui : Jack Cardiff !). Mais  Pandora  est un film à part. Non seulement la mise en scène est très soignée (ah, ces décors sur la plage !) mais l’interprétation est également inoubliable, pour ne pas dire bouleversante. Acteurs et actrices y sont touchants de justesse. Comment ne pas saluer la performance de James Mason dans l'un de ses plus beaux rôles avant celui qu’il tint l’année suivante dans ‎ L’Affaire Cicéron  ?

Enfin, sur « l’amour passion » (2), je ne pense pas qu’il y ait mieux ou que l’on ait fait mieux depuis… La passion amoureuse (d’autres diraient tout simplement l’amour), c’est quand l’un consent à donner sa vie pour l’autre (lire à ce sujet ce qui m’apparaît comme l’essai le plus abouti encore aujourd’hui : 
L’amour en Occident  de Denis De Rougemont, avec une approche littéraire traversant toutes les époques – de la mythologie grecque au roman en passant par la Renaissance, l’amour courtois, Tristan et Iseult, Racine, Corneille et Shakespeare, etc. Albert Lewin (auteur de trois autres films remarquables, dont  The Private Affairs of Bel Ami  et  The Picture of Dorian Gray ) crée avec une précision mathématique et géométrique un microcosme quasiment clos qu'il peuple d'une foule d'êtres captifs : tous ces hommes raides dingues de ‎ Pandora  luttent contre le désespoir. Ces vivants (et ces morts-vivants) désirent tous cette « femme-déesse ». Le cinéaste a entièrement écrit le scénario. Se plairait-il à nous avertir que la passion amoureuse relève de la folie (« magnifiquement fous », déclare Pandora à un moment clé) ? En tout cas, « l’amour est aussi profond que la mort », et les deux sont inséparables. Lewin fait régner enfin une caste aristocratique (en parfait décalage avec une population religieuse et superstitieuse). Cette caste est cela dit tout aussi conditionnée par ses croyances en des mythes, que ça soit Hendrick Van der Zee dit le Hollandais volant (James Mason, en noble aristocrate au visage inquiétant), ou le professeur et traducteur de textes anciens (sobrement interprété par Harold Warrender), ou encore le matador Juan Montalvo interprété par Mario Cabré, sorte de double de la figure légendaire de « Manolete ». Et puis, il y a Pandora (Ava Gardner), incarnant l’artiste et la femme ô combien énigmatique et désirée...

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(1) Superbe édition donc (aussi bien pour le DVD que le BR) pour le 70ème anniversaire du film (1951-2021) : version originale (avec possibilité de sous-titres en français uniquement). La version française est également disponible. Quand on connaît bien le film (indiquons par ailleurs que le tournage a duré cinq mois...), il est possible d’ôter les sous-titres pour apprécier la qualité de l’image et de la restauration. De vraies toiles de peinture s’offrent alors sur votre écran (Lewin était un admirateur de 
Magritte , ‎ Dali  et surtout du peintre italien d’origine grecque  Giorgio De Chirico , l’une des figures de la peinture métaphysique). Ce film, c’est vraiment du grand Art, dans tous les sens du terme. L’un des « 100 films de ma vie »… Parmi ces histoires de vaisseau fantôme, j’aimerais cela dit revoir (ça n’existe toujours pas en Blu-Ray ni en DVD) Le Vaisseau Fantôme de Michael Curtiz (1941) avec John Garfield, Edward G. Robinson et Ida Lupino, ainsi que Strange Cargo de Frank Borzage (1940) avec Clark Gable et Joan Crawford. Ah ! mes amis chez La Rabbia, Sidonis, Carlotta et Wild Side, si seulement, un jour…

(2) Remarquez que les mots « passion » et « pathologie » ont la même étymologie… En tout cas, l'interprétation reste ouverte et c'est même dans la multiplicité des lectures du film que réside son infinie richesse. De belles réflexions par exemple sur la sécurité dans le mariage, mais aussi sur les filets de l’amour (un piège ? la mort assurée ?). D’autres réflexions se greffent autour de la jalousie, de la séduction. Des références enfin sur la fidélité et l’infidélité et la soi-disant impudeur des femmes. Lire aussi l'excellent commentaire de Tornado. Bref. Ce film est un panorama saisissant sur toutes les formes d’amour. Magistral.

(3) Signalons à toute fin utile que James Mason et Ava Gardner avaient joué ensemble dans East Side, West Side deux ans plus tôt. En français : 
Ville Haute, Ville Basse  (1949) sous la direction de Mervyn LeRoy, le réalisateur de quelques films plus ou moins remarquables, tels  Je suis un évadé , Johnny, roi des gangsters , et  La Valse de L'ombre ). On indiquera enfin que dans East Side, West Side, on trouvait deux autres acteurs fabuleux : Barbara Stanwyck et Van Heflin. Mais c'est un film que je n'ai toujours pas vu, hélas... Et maintenant, vous pouvez vuter ou ignorer ce commentaire, à votre guise.

PANDORA

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I'm back...

Today, Monday June 6th, 2022

After six years away from my blog, someone special recommended me to return. Why not, I said to myself.
Next issues will be about English (vocabulary I've learned lately), but also about Pandora (the famous film by Albert Lewin), some drummers, including Max Roach, Paul Motian, Pete La Roca, Tony Williams, Elvin Jones. I will also talk about The story of My Wife (by Hungarian writer Füst).

 

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10 octobre 2017

happy birthday thelonious monk...

Il y a d’abord l’objet : magnifique, somptueux, rare. Une véritable œuvre d’art. Insérés dans un luxueux digipack (esthétique artisanale vraiment très classe), et accompagnés d’un livret sublime – 56 pages en anglais, ornées de rares photos et de superbes témoignages ou encore ces analyses fort instructives signées Alain Tercinet (lequel nous a quittés cet été...) –, les deux disques ci-présents constituent surtout un mets succulent pour les amateurs de Thelonious « Sphere » Monk (10 octobre 1917 – 17 février 1982). Ce double album est constitué du répertoire du pianiste pour la bande originale du film de Roger Vadim (sorti en salles en 1960 et qui d'ailleurs s'intitule Les Liaisons Dangereuses 1960, pour signifier que c'est bien une adaptation contemporaine du fameux roman épistolaire de Laclos). L'enregistrement ne sortit jamais du vivant de Monk. Les bandes existaient forcément mais étaient tenues secrètes... Pour la petite histoire, rappelons que c'est par l’entremise du producteur Marcel Romano (disparu en 2007) que le contrat fut signé. Vadim ne connaissait pas vraiment le pianiste. Après quelques répétitions chez la Baronne Pannonica, Monk donne son accord. Ayant pas mal d’appréhensions à l’égard de l’Europe, il fut décidé que la musique serait enregistrée à New-York (le 27 juillet 1959). Jusqu’à présent, nous ne connaissions que Les Liaisons Dangereuses d’Art Blakey, gravé lui aussi pour la B.O. de ce film très moyen (avec Jeanne Moreau et Gérard Philippe). On y entend tour à tour Blakey (avec les Jazz Messengers) ainsi que le pianiste légendaire. C’est enfin grâce à François Lê Xuân et Frédéric Thomas, deux jeunes producteurs passionnés, que l’on a droit à cet inédit inespéré. En fouillant dans les archives de Romano, ils tombent inopinément sur une bobine intitulée « Thelonious Monk ». Ils y entendent des discussions, des répétitions. L’évidence s'impose à eux: ces bandes ne sont jamais sorties du vivant du pianiste. Mais qu’en est-il de la musique ? Faut-il la publier ou pas ? Vous avez la réponse dans ce magnifique objet. On a là l'homme à l'état brut, avec son esthétique si singulière qui dit tout de sa recherche de la vérité et de ses contours obliques et ironiques ! Monk et son génie. Le pianiste sait vous parler et vous ensorceler, et ces séances sont tout bonnement superbes. Il ne s’agit pas de vulgaires « répétitions », comme j'ai pu le lire ici et là. Le disque 1 présente le format classique d’un disque prêt à être commercialisé, le disque 2 quant à lui, nous offre quelques prises alternatives, et une plage de 15 minutes (« Light Blue », le seul morceau que Monk n’avait jamais enregistré en studio), et au cours duquel il donne quelques recommandations à son batteur, Art Taylor. A cette époque, le pianiste est en pleine possession de ses moyens. Ce double album pourrait être un disque de plus. Il n’en est rien. La prise de son est par ailleurs exceptionnelle !

C’est comme si Monk et son quintet se trouvaient dans votre salon et jouaient pour vous ! Après avoir été convaincu par Marcel Romano et surtout par Pannonica « Nica » de Koenigswarter (la fameuse baronne, bienfaitrice et mécène britannique pour qui Monk composa « Pannonica »…), le pianiste se rend au Nola’s Penthouse Studio de New-York pour y graver cette session. Il a convié sa toute nouvelle section rythmique (depuis le fameux concert ; voir Unissued Live at Newport 58-59), à savoir : Sam Jones (contrebasse) et Art Taylor (batterie). Dans la discographie du « Moine », elle fut de très courte durée. Enfin, Charlie Rouse (saxophone ténor) est de la partie (il venait de remplacer Johnny Griffin). Quant à Barney Wilen (le saxophoniste ténor français également présent aux côtés de Monk), il venait de remplacer quelques semaines plus tôt Hank Mobley au sein du collectif d’Art Blakey pour l’autre enregistrement de la B.O. du film. Comme il est impossible pour Monk de composer de nouvelles compositions à pied levé ou d’un simple coup de baguette magique, il préfère reprendre son répertoire (six de ses thèmes de prédilection, ainsi qu’un gospel seront retenus par Vadim). Monk laissera le soin au cinéaste d’en faire ce qu’il veut, de les placer là où il le souhaite dans son film. Mais les producteurs furent affolés : Monk ne tint pas compte du timing des scènes, aussi courtes fussent-elles. Il n’en avait rien à carrer. Une manière de dire : « Je joue ma musique, elle m’absorbe tout entier, je ne jouerai pas autre chose, un point barre ; vous prenez ou vous laissez tomber ! ». Ainsi les spectateurs purent entendre tour à tour, tandis que défilaient sur l’écran les images en noir et blanc, « Rhythm-A-Ning », « Crespuscule with Nellie », « Well, You Needn’t », « Ba-Lue Bolivar Ba-Lues Are » et le très délicat « Light Blue » jouée d’une façon très particulière (…). Mais peut-on parler de musique de film ? Pas vraiment. Pas du tout même. C’est la musique de Monk. En cela, on se détache de la B.O. de Sait-On Jamais ? jouée et composée pour l’occasion par le Modern Jazz Quartet ou encore, plus connu bien entendu, Ascenseur pour L’échafaud de Louis Malle, avec Miles et Barney Wilen, René Urtreger, Pierre Michelot et Kenny Clarke composant et jouant leur musique tandis que défilait le film sous leurs yeux (réécouter le disque Ascenseur pour L’échafaud, gravé en 1957).

Par ailleurs, certains critiques de l’époque ne manqueront pas de remarquer que la musique de Monk était trop « externe » au film, trop en dehors, une sorte de commentaire en parallèle, n’appuyant pas le jeu des acteurs ni le scénario. Personnellement, pour avoir vu le film, je peux dire que je m’en tape, que la musique, il est vrai, se suffit à elle-même, qu’elle est souvent en décalage avec les images. Mais l’adaptation du sublime roman épistolaire de Choderlos de Laclos (Les Liaisons dangereuses dont je recommande l’édition folio) étant à ce point très moyenne et même convenue (Vadim n’a pas su capter l’esprit de Valmont selon moi, ni en tirer sa force de manipulation, ne prenant pas suffisamment de risques, s’étirant sur des détails superflues, la meilleure adaptation restant bien entendu celle de Stephen Frears dans Les Liaisons dangereuses, avec Michelle Pfeiffer, John Malkovich et Glenn Close), on peut dire indépendamment du film : bravo à Monk et à son équipe. Si le film de Vadim s’oublie quelque peu, la musique, pas du tout. Pour les fans, c’est bien entendu une musique bien connu et un univers très particulier. En tout cas, le résultat est là : celle-ci est tour à tour fascinante, dotée de ce supplément d’âme dont seul Monk avait le secret ; les musiciens sont dans leur monde, et l’univers qu’ils proposent est très personnel. C’est très jazz et « Monk détient entre ses doigts le pouvoir définitif du nivellement par le bas », comme le disait habilement Laurent de Wilde dans sa remarquable étude consacrée au pianiste (voir Monk, édition folio). La musique est compacte, très serrée, voire organique et s’écoute indépendamment du film. Donc, ne parlons plus de film, même si ces traces ont une histoire toute particulière. Bref, même si chez vous, ça n'est pas le luxe, l'aisance, même s'il n'y a pas toujours de la cuisse, ni trop de lumière, savon et parfum, croyez-moi, avec Monk, on oublie vite ses malheurs, petits ou grands, et surtout on essaie de ne pas trop se faire d'illusions sur le monde, proche ou lointain, parce que la musique de Monk, ça laboure d’abord dans le cœur des auditeurs. Cette musique est à la fois terrienne et savante (« Well, You Needn’t »), d’une grande beauté mystérieuse (« Crespuscule with Nellie », ballade inoubliable en l’honneur de son épouse), énergique (« Rhythm-A-Ning »). La musique est là, tout simplement. Elle dit l’homme. Elle dit l’humanité. Monk, c'est l’agriculteur rencontrant l’intellectuel, et le paysan le penseur. (1) (2)
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(1) Il se sert des doigts et de la tête, et entre les deux, quelque part entre plusieurs portes, ouvertes ou à demi closes, au-dessus ou en dessous, à côté ou en dehors, il fait parler son âme, « body and soul »… On pénètre ainsi dans ces beaux sous-sols imaginaires, chauds et capitonnés, bondés et enfumés, où règnent le réconfort et une certaine convivialité qui ne dira jamais son nom mais ne demande rien d’autre que d’exister, au point que le désespoir devient plus supportable. A un pote qui découvrait tout récemment le jazz et Thelonious Monk, je confiais ceci : « Quand je n’ai pas le moral, c’est simple j’écoute « Le Moine » (Monk = moine en anglais). Monk, poursuivais-je, il sait me parler, on se comprend et aussitôt, je vais mieux… » Mon ami ne comprenait pas ces paroles. Pour lui, Monk, c’est âpre, ça n’est pas une musique « facile » (sic). Mais qu’est-ce une musique facile ou un art difficile ?, lui demandais-je. Ces choses là ne signifient rien du tout. A la rigueur, je peux comprendre qu’un problème de mathématique soit difficile. Un sentier peut l’être aussi. Mais une musique ? Non, c’est une question de singularité, de jeu, d’oreilles exercées, de cohérence intrinsèque, une marche oblique, jamais droite, mais aussi une histoire de vécu et de galères, peu de goût pour le conventionnel et les phrases toutes faites, des pas de côté, la danse d’un funambule, et une « manière » de dire à tous les raseurs et à tous les fâcheux (et aux enquiquineuses, car ça existe aussi…) : « mais f@utez-nous donc la paix ! ».

(2) Un grand merci pour cette magnifique publication et cette musique inoubliable. Merci de m’avoir lu jusqu’au bout…

Les liaisons dangereuses de TheloniousMonk

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30 septembre 2017

petit chef-d'oeuvre de la littérature française...

Le chemin des écoliers 1

 

Il y a tout juste un mois, c'était la rentrée des classes ! Comme tous les ans, en septembre, fallait préparer son cartable et étudier son emploi du temps, quitte à conquérir de nouvelles modifications d’emploi du temps et de salles auprès de l’administration ou de ses collègues... Voici donc venu le temps des agitations, des coups d’épée dans l’eau et des cours où les élèves s’ennuient et se demandent ce qu’ils fichent ici. Ce roman de Marcel Aymé qui a de magnifiques tonalités de gris, j'ai d'abord voulu le trouver à la médiathèque, et là, comble du comble, quelle ne fut pas ma stupeur lorsqu’on me fit la remarque suivante : on ne l'a pas en magasin, parce que ça ne se lit plus Marcel Aymé (sic). What the heck ? Comment ça, ça ne se lit plus Marcel Aymé ? C'est quoi ces bêtises ? Et La Vouivre, ça ne se lit plus peut-être ? Et Uranus, La Jument Verte, Le Passe-Muraille, non plus ? Ça a de quoi vous déprimer longtemps ce genre de remarque absurde. On essaie alors de vous trouver une édition de la Pléiade, mais ça sera pour un autre jour parce que celle-ci se trouve dans une autre bibliothèque, mais on peut vous la précommander (sic). Bref, inutile d'ergoter plus longtemps, je me suis avisé d’aller chercher ailleurs un exemplaire du roman. L'édition Folio est quant à elle épuisée (ce qui prouve que ça se lit encore, Marcel Aymé !). En tout cas, c'est sans doute, avec Louis Aragon, le romancier que je préfère de cette période d'après-guerre (et même avant, car, Marcel Aymé, faut-il le rappeler, a commencé sa carrière d'écrivain à la fin des années 20). Malgré l'état poussiéreux de l'engin, les pages jaunies et l'odeur âcre de cette édition, ce fut un régal de lecture. Mieux, j'y ai trouvé un souffle, une vie. Tous les personnages sont gris, de Michaud (le père) à Lolivier (le collègue) en passant par Hélène (l'épouse souffreteuse) et les enfants (l'inoubliable Antoine), Yvette (la maîtresse) ou encore Lina (la femme juive qui craint d'être dénoncée puis arrêtée par la Gestapo).

Le contexte ? La France occupée des années 40, Paris, le marché noir (l'histoire se passe pendant la seconde guerre mondiale). Marcel Aymé livre ici un roman mordant, piquant, et même très réaliste (un peu dans la veine de Zola et Balzac). C’est parfois violent, souvent rusé mais bougrement intelligent. Son observation des mœurs de l’époque est pointue et haute en couleurs. Et vous, les rêves, vous les voyez comment ? En couleur ou en noir et blanc ? Enfin l'écriture est l'une des plus belles, l’une des plus magistrales qui nous soit donnée de goûter. Les phrases claquent, le rythme s'emballe, les gestes sont décrits avec la précision d'un horloger. Les conditions de vie sont déplorables à cette époque de corruption généralisée. Les caractères et les pensées les plus profondes se révèlent : Michaud, le bon père de famille qui a une conscience morale et essaie de faire vivre sa petite famille tout en se coltinant Lolivier, un collègue médiocre proche des idées hitlériennes (complètement gâteux par ailleurs devant une petite souris, et ayant un fils complètement « largué »). La tension est palpable dans ce Paris des années 1943-1944. Pendant ce temps, le petit Antoine, élève plutôt brillant (il est le fils de Michaud), enfant doux et naïf, doté d'une intelligence affective au-dessus de la moyenne, s'éprend de la jeune Yvette, vingt six piges, et dont le mari est tenu prisonnier en Allemagne... Le diable au corps est passé par là, forcément… Le jeune adolescent va sous l'influence de celle-ci faire l'expérience du marché noir. Des pages truculentes d’une noirceur, d’un cynisme et d’une ironie cinglantes. C'est, je le répète, de la grande littérature. Et pour moi, bien évidemment, Le Chemin des écoliers, s'incarne en un chef-d'œuvre qu'il n'est pas permis d'ignorer aujourd'hui encore. Le temps de se poser, pendant quelques heures, et hop, on se délecte à la lecture de pareil ouvrage, on note des passages inoubliables ici et là. Bref, inutile d'en dire davantage (1), si ce n’est le roman qui m’a accompagné tout au long de ce mois de septembre.

Cela dit, on se souviendra longtemps de tous ces portraits, comme celui de la femme de Lolivier (Josy) avec sa « tête de rombière, malpropre et vulgaire, étalée sur l’oreiller au-dessus des photos accrochées au mur, qui évoquaient trente ans de sa vie de music-hall, trente ans de figuration, d’espérance rogneuses, de tentatives claquées, de vaines intrigues, de colères envieuses et de récriminations contre l’injustice du sort et des directeurs, pour ne rien dire des coucheries avec Pierre et Paul, le plus souvent intéressées et toujours inutiles ». Ces portraits au vitriol de toutes les couches sociales de la France d’alors se teintent de laideur, la laideur des sentiments accordée à l’extérieur des êtres, une laideur qui semble, forcément, en être la conséquence naturelle. Marcel Aymé règle vraiment ses comptes avec toute la société, qu’elle soit corsetée, hypocrite, même le bon Michaud n’y échappe pas. Les femmes n’ont pas toujours le beau rôle, ni « l’aisance gracieuse des attitudes, ni la perfection des formes ou la vivacité d’une expression qui retiennent l’attention » (sic). Le roman se lit avec joie et délice. Il y a des passages franchement excellents. Tout y est excellent en fait. Intensité des gris, saveurs d’un réalisme insupportable, âpreté et cynisme. Vous retrouverez aussi Antoine, portrait du bachelier de l’époque, en cours d’histoire ou au bras de sa maîtresse. En classe, avec ses camarades face à un professeur qui se lance tout à coup dans un cours lyrique sur les Girondins... Les élèves ne communient pas avec lui mais l’écoutent respectueusement, ou vaquent à d’autres occupations (Antoine qui lit le Tartufe de Molière, pendant ce cours très particulier…). Discussions inoubliables aussi entre les deux jeunes amis, Antoine et Pierre Tiercelin, dit « Paul », un gamin cossu et très cultivé, fin observateur, issu d’un milieu plus aisé que celui d’Antoine. Leur discussion autour des femmes, mais aussi sur l’avenir, leurs interrogations et leurs conseils respectifs, tout cela est non seulement amusant mais jouissif (il y a aussi de l’humour chez Marcel Aymé).

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(1) Publié en 1946 chez NRF/Gallimard, Le Chemin des écoliers est un « incontournable » de la littérature française. Folio serait toutefois avisé de le rééditer en format de poche.

 

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12 mars 2017

clifford jordan au club ethel...

Clifford Jordan Live At Ethell´s Lush Life

 

Il y a toutes sortes de lieux et autant de façons d’écouter de la musique. Au casque, sur son sofa, sous la douche, au lit, en voiture, en joggant, à la radio ou sur disque, seul ou accompagné, ou bien dans un club paumé de Baltimore... Et il y a autant de sortes de « mélomanes ». Les attentifs, les distraits, les paresseux, les marrants, les pas-marrants, les puristes, les fermés, les ouverts, les musiciens amateurs ou professionnels, les critiques sur amazon, les critiques de magazine, les experts, les spécialistes, les dilettantes, etc. Certains seront à la recherche de la galette qui fera la différence, qui les touchera au plus profond d’eux-mêmes, tandis que d’autres ne prêteront qu’une attention mineure à un disque ou à un concert – que ça leur parle ou non, c’est le moindre de leur souci, et une musique de fond leur suffira amplement ; l’art, les artistes, ils s’en moquent un peu. Chacun ses passions, vous me direz. Voici pourtant un saxophoniste passionnant et carrément sous-estimé ! Une injustice et une méprise qu’il faut vite réparer ! Clifford Jordan (1931-1993), né à Chicago, commença une carrière prometteuse sous le label Blue Note (en 1957, il grava d’abord ce sommet du hard bop, Cliff Craft aux côtés du bugliste et cornettiste Art Farmer, puis ce chef-d’œuvre inoubliable, Blowing from Chicago, aux côtés du saxophoniste John Gilmore, déjà partenaire de Sun Ra) avant de jouer aux côtés de Charles Mingus et Eric Dolphy (The Great Concert of Charles Mingus). Clifford Jordan, c’est d’abord une sonorité chaude, généreuse, incomparable, un velouté, une chaleur, une rondeur et un goût musqué, sans ornements futiles, une beauté dans le phrasé, teintée de blues et de swing. Une capacité à moduler et à chalouper les mélodies comme lui seul savait le faire ! Un jazz raffiné à l’extrême ! Je l’avais découvert au moment où j’écoutais pour la première fois Johnny Griffin, Booker Ervin et John Gilmore, il y a une vingtaine d’années. Ce fut bien entendu un choc sans précédent ! On ne peut rester indifférent à la sensibilité et la sonorité qui se dégage de ce saxophone ténor puissant et chaleureux à la fois. Son jeu est bien entendu très ancré dans le blues et le hard bop. Et c’est un jazz de toute beauté comme en témoigne une nouvelle fois ce superbe « live » capté au club Ethel de Baltimore les 16-18 septembre 1987.

Le disque sera publié par le label Mapleshades en 1990, et son tout dernier album (en big band) le fameux Play What You Feel gravé cette même année ne sera quant à lui publié qu’en 1997. On pourrait presque rapprocher Clifford Jordan (du moins par moments) d’un Ben Webster ou d’un Coleman Hawkins, et même d’un Lester Young. Pour l’heure, il est entouré d’une fine équipe, à savoir Kevin O’Connell au piano, Ed Howard à la contrebasse et… ô divine surprise… (roulements de tambours)… Vernell Fournier à la batterie ! Autrement dit le batteur légendaire d’Ahmad Jamal des sessions historiques que l’on a entendues dans Live at the Pershing ou encore Live at The Spot Lite Club. L’année précédente, le quartet venait de graver une session studio (Royal Ballads, Criss Cross, 1986). Le premier intérêt de la galette ci-présente, c’est bien entendu le fait que ça soit une captation « live ». Rien de mieux au final que de savourer, dans les meilleures conditions (le club pour sa chaleur, pour son public, mais aussi pour la spontanéité et la proximité des musiciens), une musique qui se joue dans l’instant, dans une atmosphère unique. Le club Ethel se trouve donc à Baltimore (et pour moi, un club sera toujours plus appréciable qu’une grande salle) ! Et nous avons là l’équivalent d’un set quasi-parfait (61 minutes), pour ne pas dire inoubliable ! C’est d’ailleurs l’un de ces disques rares que je réécoute régulièrement. Le répertoire est préparé aux petits oignons. Sept titres faramineux donnant un luxe de climats, entre ballades et morceaux péchus, hautement fringants. Bref, la grande classe ! Cela pourrait ressembler à une banale jam-session. Il n’en est rien. Nous assistons bel et bien à un concert d’anthologie. Tout repose sur cette saveur, ce sens de l’espace entre les musiciens, ce naturel exquis qui se joue pendant une heure ineffable. Les musiciens prennent un plaisir évident, et le public également. On imagine celui-ci bouché bée, rempli de joie et d’émotions, bref aux anges (mon dieu, comme j’aurais aimé être là aux cours de ces trois soirées !). Perfection de la mise en place, sonorités suaves du saxophone ténor. Et une rythmique de rêve ! Tout pour vous combler !

Mais revenons au répertoire. Vous n’êtes pas au bout de vos surprises (et pourtant, dans mes évaluations, je suis quand même très « tatillon » de ce côté-là aussi). Compositions personnelles ou standards, ça doit être inoubliable tout comme l’interprétation. Il y a d’abord cette version de « Summer Serenade » (une composition du saxophoniste Benny Carter qui d’emblée donne le ton et le niveau d’excellence de ce quartet de rêve), puis « Lush Life » (de Billy Strayhorn, le pianiste-compositeur et alter-ego de Duke Ellington, un thème au cours duquel on entendra Clifford Jordan chanter au début et à la fin du chorus ! Inédit !), « Round Midnight » (du pianiste et génial compositeur Thelonious Monk, là encore une version d’anthologie !), « Blues in Advance » et « Little Boy for So Long » (deux pièces signées Clifford Jordan aux contours très blues et « jazz roots »), « Arapaho » (composé par Barry Harris, l’un des derniers pianistes bop, fidèle disciple de Bud Powell, un morceau de bravoure, un sommet !), et enfin « Don’t Get Around Too Much Anymore » (composé par le grand, l’immense Duke Ellington). On admirera tour à tour le jeu du pianiste (belle mise en place, fermeté, jeu fluide, ponctuations), mais aussi le drive unique de Vernell Fournier (feutré et magnifique aux balais), avec un solo monstrueux sur « Arapaho » (on se demande s’il n’a pas quatre bras et quatre mains !). La contrebasse est un peu sur-amplifiée, mais ça n’enlève rien au charme de la galette. Et le fait d’entendre Clifford Jordan chanter sur « Lush Life », si au début, j’ai tiqué, au final, c’est d’une telle sincérité qu’on ne boudera pas notre plaisir. Plaisir renouvelé à chaque fois que l’on réécoute cette perle rare (Et ce pianiste, quelle intensité dans son jeu !). Clifford Jordan avait trouvé là de vrais interlocuteurs, acquis à la musique avant toute chose. Un superbe quartet en somme ne formant qu’une seule et même voix. Le genre de galette qui ne doit pas passer inaperçue, ni aujourd’hui, ni demain ! Un disque que je réécoute souvent et dont j’espère que vous en ferez autant. Attention, c’est vraiment une perle rare et je ne mâche pas les mots. Seul souci : le prix affiché. 20 euro, c’est assez élevé. Mais vue la qualité exceptionnelle de ce set de une heure, et comparé à pas mal de « non-événements » que l’on voit sortir par wagons entiers ces temps-ci, « Live at Ethel’s » gagne la palme haut la main !

Live at Ethel's de Clifford Jordan

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ellery eskelin entre tradition et création...

Eskelin - Weber - Griener at unerhört! 2016: China Boy

 Quand sort un nouveau disque d’Ellery Eskelin, saxophoniste ténor majeur de la scène downtown de New-York, qui n'est pas tout émoustillé et impatient d'en découdre ? Depuis ses débuts remarqués (et remarquables), en 1990, notamment avec la publication de son premier disque en trio (Forms, gravé aux côtés du contrebassiste Drew Gress et du batteur Phil Haynes), et surtout depuis son trio mythique (pour ne pas dire « historique » aux côtés d'Andrea Parkins et Jim Black), Eskelin a élargi son public (ce collectif fut l’occasion pour le saxophoniste de creuser son sillon et de quelle manière !). Les amateurs gardent forcément un souvenir impérissable de ces années là (de 1994 à 2007) au cours desquelles le saxophoniste a développé une sonorité unique, à la fois oblique et sidérante, avec des entrelacs mélodiquement vertigineux (Arcanum Moderne, publié par le label Hat Hut en 2003 marque sans doute l’apothéose de ce superbe trio). Son approche instrumentale consistait à assembler des vignettes dans une mosaïque scintillante et à organiser ses improvisations autour de quelques motifs, les faisant exploser dans une hypnose paroxystique ! Bref, le format du trio est ce qui lui convient le mieux et chaque nouvelle publication très attendue. Un retour aux sources du jazz marque désormais sa musique, sans pour autant délaisser son goût pour l’exploration. Et puis quelle sonorité ! C’est actuellement l’une de plus belles du circuit ! Le niveau de création de ce musicien, la fraîcheur de sa démarche, loin des gimmicks propres au genre, loin de toute convention, nous laissent à chaque fois sur le carreau. Et puis il y a cette sincérité et l’excellence d'un niveau qui me font dire qu’Ellery Eskelin est un musicien d’une importance capitale. Qui en douterait aujourd'hui ? (1)

Sonorités veloutées, largeur et profondeur des idées, un style inimitable, une figure majeure parmi les musiciens, de ceux qui comptent vraiment, c'est sans aucun doute Ellery Eskelin. Musicien complet doté d’une culture musicale énorme, compositeur exceptionnel, toujours inspiré, et enfin possédant un son identifiable dès les premières mesures, il est avec Tony Malaby, Roy Nathanson et quelques autres à faire la différence ! Depuis la dislocation de son trio avec Parkins et Jim Black (il y a huit ans), Sensations of Tone est certainement l’un de ses albums les plus aboutis. Une vraie réussite en tous cas. Tout récemment, j’ai salué un ou deux albums, notamment The Destructive Element de la pianiste Angelica Sanchez (paru chez Clean Feed en 2012) puis Set the Alarm for Monday du batteur Bobby Previte (Palmetto, 2008) et enfin le sublime (un vrai chef-d’œuvre) Unfold Ordinary Mind du clarinettiste Ben Goldberg (2013). On n’oubliera pas non plus de mentionner l’admirable Trust de Jozef Dumoulin (Yolk, 2014). Ainsi, après la publication de sa performance solo (Solo live at Snugs, 2015) et un sublime live au festival de Willisau (Willisau Live fut capté en trio, avec Gary Versace et Gerry Hemingway, publié en 2016), voici donc le dernier bébé acouché cette fois-ci en studio, dans un trio inédit (à ma connaissance, les trois hommes n’avaient jamais enregistré ensemble). Gravée le 15 février 2016 à Brooklyn (New-York), la musique alterne tradition (style New Orleans et jazz des années 20) avec un jazz beaucoup plus expérimental (sic). La rythmique est composée de Christian Weber (contrebasse) et de Michael Griener (batterie), deux musiciens européens avec lesquels Ellery Eskelin s’est trouvé des affinités électives en 2011 suite à une tournée européenne (2).

Christian Weber, nous l'avions découvert il y a une dizaine d’années, lorsqu’il jouait aux côtés de Michel Wintsch et Gerry Hemingway, dans le fameux Less is More (Clean Feed, 2008), un triangle remarquable ! (3) Une sonorité magnifique à la contrebasse. Son boisé et souple, une approche là encore très proche d’une poésie musicale, une écoute de tous les instants, une précision dans son jeu tout en pizzicati : le nouveau contrebassiste du pianiste Michael Wollny (écoutez par exemple Nachtfarten) est ici un sacré atout. Enfin, signalons que Weber participe activement dans le combo du saxophoniste Oliver Lake (All Decks et For a little Dancin’ par exemple). Quant à Michael Griener, il m’était totalement inconnu. Mais quel jeu feutré et percussif ! Ici, le concept est hallucinant (alterner morceaux issus de la tradition jazzique avec d’autres qui s’inscrivent davantage dans le jazz contemporain, l’exploration et même le free jazz). Le résultat se révèle d’une fraîcheur stupéfiante. « Ditmas Avenue », par exemple, est un échange, une avancée en territoire inconnu, entre tâtonnements et interrogations (le rôle de la contrebasse y est fascinant). On a là un vrai dialogue. Les prises de risques sont phénoménales, entre surprises (cette version de « Moten Swing ») et humour (le truculent « China Boy » et le Tex Averyesque « Dumbo ») ! A la fois très écrit et très spontané, Sensations of Tone vous redonne une certaine candeur, et surtout vous réconcilie avec la vie et l’essentiel qui va avec, au-delà des chapelles et esprits bien trop sérieux. On dit souvent que le jazz est d’une aridité cérébrale insupportable. Ici, c’est tout le contraire. On y trouvera même un clin d’œil au Way Out West de Sonny Rollins. C’est donc une musique viscérale qui se joue de tous les genres, et quand le trio interprète une composition tirée du répertoire de Fats Waller (superbe version de « Ain’t Misbehavin’ »), les bras vous en tombent.

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(1) Pour qui aimerait découvrir ce saxophoniste ténor aux sonorités amples, ce nouvel album publié par le label Intakt constituera une sacrée découverte. Doté d’une technique époustouflante, Eskelin ne tombe ni dans la démonstration ni dans le piège des schémas préfabriqués. Une nouvelle fois, il n’est jamais là où on l’attend, mais son feeling, lui, est toujours intaKt... A l’heure qu’il est (février 2017), c’est simple. Pour moi, il y a déjà deux sérieux candidats pour l’album « jazz de l’année 2017 » : ce Sensations of Tone d’Ellery Eskelin et puis Piano Song, la toute dernière publication du trio de Matthew Shipp (avec Michael Bisio à la contrebasse et Newman Taylor Baker à la batterie). Un disque somptueux que je compte prochainement chroniquer… A bon entendeur. Et surtout, je vous souhaite à toutes et à tous une excellente heure d’écoute !

(2) Voir les notes de livret signées par le saxophoniste, qui rappelle l’origine du projet. Encore une fois, Ellery Eskelin s’y montre attachant, d’une humilité incroyable. Un vrai penseur et un sacré écrivain.

(3) Cette association avec le pianiste suisse se poursuit à ce jour. On notera enfin que dans Sensations of Tone le contrebassiste a décliné toute amplification et sur-amplification sur sa contrebasse, préférant ainsi une sonorité naturelle de toute beauté. Scott LaFaro en serait ravi !

 

Sensations of Tone de Ellery Eskelin

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28 février 2017

dernière étape pour le pianiste walter davis jr...

Backgammon, une composition de Walter Davis Jr.

 

 

 

La discographie du pianiste Walter Davis Jr. (1932-1990) présente une chronologie assez surprenante. Après un premier succès en leadeur (Davis Cup, chez Blue Note en 1959) et quelques projets annexes avec des musiciens de la même écurie (il a participé à quelques enregistrements de Donald Byrd, de Jackie McLean et même d’Art Blakey), on constate une inactivité discographique sur une bonne dizaine d’années (jusqu’au milieu des années 70). Le fait est que le pianiste avait quitté la scène jazzique pour devenir tailleur dans le textile (sic)… Son jeu très influencé par Bud Powell ne sera jamais une caricature de celui-ci. Comme tous ces pianistes plus ou moins oubliés (que l’on songe à Larry Willis, ou encore Walter Bishop Jr.), son phrasé est en fait très personnel. C’est surtout un pianiste « marginal » pour qui j’ai une immense tendresse. Musicien qui pense son art, et réfléchit sur sa manière de jouer, il me donne toujours le sentiment de chercher les bonnes notes, les bons accords, et quand il les joue, il les malaxe pour en ressortir toute la sève... Pas pour rien qu’à son retour, quand il reviendra sur le devant de la scène, il côtoiera Thelonious Monk alors à la fin de sa vie… Un excellent musicien (le guitariste Noël Akchoté) m’a parlé tout récemment de Walter Davis Jr. (qu’il en soit remercié) et c’est bien sûr grâce à lui que j’ai pu découvrir tout un pan de la discographie du pianiste. Si elle est rachitique (on ne compte pas plus de dix disques en leadeur), elle n’en propose pas moins quelques perles, dont ce Scorpio Rising gravé en juin 1989 (dans le format du trio de piano, contrebasse, batterie). Ce fut là l’ultime enregistrement en leadeur du pianiste avant de nous quitter l’année suivante. Ainsi, trente années séparent Davis Cup de Scorpio Rising (1959-1989). Une carrière chaotique donc, mais au cours de laquelle le pianiste n’était pas à court d’idées. Loin de toute démonstration technique, il s’en montra que plus attachant.

On pourrait dire que Walter Davis Jr. est un « musicien pour musiciens ». Mais que les amateurs de jazz ne s’y trompent pas, c’est un pianiste passionnant. Bref, il n’y a pas de raison de ne pas l’apprécier. Mais en aucun cas ne peut-on écouter et savourer sa musique si l’on est pressé, si l’on fait dans le « zapping culturel », si l’on ne sait pas s’arrêter le temps d’un disque, et si de surcroît on a beaucoup de m#### dans les oreilles. Le pianiste est en fait une sorte de poète, nous livrant ses secrets à cœur ouvert. Pour s’en convaincre, on réécoutera son œuvre en solo (en hommage à Monk). Il n’était pas un « génie », et le savait bien, d’ailleurs le mot « génie », signifie-t-il quelque chose ? Mais quelle humanité dans son jeu ! Ici, elle transparaît sous chacune de ses notes. Pour preuve les trois ou quatre albums que je considère comme les plus réussis et les plus représentatifs de son art : New Soil aux côtés de Donald Byrd et Jackie McLean (Blue Note, 1960), mais surtout Soul Mates aux côtés de Charlie Rouse et Sahib Shihab (ce disque édité par Uptown records sera malheureusement édité après la mort de Rouse, Shihab et Davis, en 1993), puis In Walked Thelonious (sa performance de piano solo autour du répertoire du Moine s’incarne en un chef-d’œuvre absolu). Enfin, il gravera cet ultime disque avant de décéder bêtement l’année suivante pour avoir trop longtemps négligé sa santé… Pour l’enregistrement de ce disque gravé pour le label danois SteepleChase, Walter Davis Jr est entouré de Santi Debriano à la contrebasse et de Ralph Peterson à la batterie.

Le pianiste n’a pas beaucoup enregistré dans ce format (personnellement, je n’ai écouté que celui-ci). Et pourtant ça lui va comme un gant ! Comme on dit, ça fonctionne du tonnerre ! Pas de flotte dans la chair de cette coquille Saint-Jacques ! Le répertoire est bien foutu et la sonorité exceptionnelle. Mieux, c’est un jazz robuste, solide et tendre à la fois. Dans la tradition du bop, c’est de mon point de vue une réussite majeure. Scorpio Rising pourrait même être à Walter Davis Jr ce que Sea Changes est à Tommy Flanagan, et si l’on fouillait un peu, on évoquerait également Just in Time de Larry Willis, ou encore Wanton Spirit de Kenny Barron, deux disques qui s’inscrivent dans la même veine, dans la même configuration, assez semblables en termes d’intensité, mais aussi en termes d’inspiration. Pas mal de variation dans les climats. La session débute avec « Backgammon » (composition du pianiste et un titre tout récemment repris par Ralph Peterson dans Triangular III, disque publié par Onyx records en 2016). C’est une composition qui vole haut et donne d’emblée à entendre l’excellence du niveau de ce trio sur-vitaminé. Car il s’agit bien de cela ici : un jazz énergique, mais tendre aussi, comme en témoigne l’admirable composition suivante « Why Did I Choose You ? » dont le velouté de l’ensemble laisse rêveur ! La version de « Just One of Those Things » débute de manière fracassante sur les staccatos puissants du pianiste, dignes d’un Ahmad Jamal (sic) avant de s’envoler dans les sphères du bop le plus échevelé. Lignes claires, thématique identifiable, swing de haute tenue, tout contribue à faire de cette version l’une des meilleures qui soient. Elle est même dépoussiérée comme ça n’est pas permis ! Avec « Pranayama », le trio assure sur un mid-tempo, entre idées ingénieuses autour d’un détour et lignes claires. On notera enfin une version très réussie de « Skylark ». Une œuvre singulière et qui dans l’art du trio se révèle l’une des plus passionnantes qui soit (1).

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(1) Ce disque, sur le plan harmonique, est à la fois « simple » et très beau bien sûr, et même au-delà (que l’on écoute cette version sublimée de « Skylark » ou encore « Two Different Worlds », d’une richesse harmonique hallucinante, très « churchy » dans son évocation). Personnellement, je suis davantage touché par ce genre de démarche plutôt que par celle d’un technicien hors pair qui m’en mettra plein la vue. Non pas que le jeu Walter Davis Jr. soit dénué de technique. De la technique il en a. Mais celle-ci doit d’abord servir les émotions. Et là, franchement, c’est réussi. Bref, je ne suis pas là pour compter les points. Il y a et il y aura seulement des manières de paraphraser et d’autres qui ne le seront pas. Ou quand le manque de soin, pour apparent qu’il soit dans cette session (mais pour Monk, on pouvait en dire autant), est avant tout une démarche honnête et sincère. Et c’est cela, je crois, l’esprit du jazz. Pas la pureté ou la perfection. Non, le vécu, d’abord, l'intention et la sincérité dans le jeu, ensuite. L’esprit d’un homme. L’esprit d’un musicien. Petit bijou donc que ce Scorpio Rising méritant sans problème ses 5 étoiles. Un enregistrement qui compte et comptera pour tous les amoureux d’un jazz sans fioriture ni esbroufe.

Scorpio Rising de Walter Davis Jr

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excellente performance live avec le trio sur-vitaminé de ralph peterson...,

Ralph Peterson Trio with The Curtis Brothers Perform Backgammon

 Voici un extrait vidéo (oh les veinards !) tiré de ce live qui n'a pas de prétention, si ce n'est que seul compte le plaisir de jouer... Efficace, y a pas à dire... ;-)

 

 Voici un disque de jazz contemporain mené par un batteur incontournable. La galette semble avoir peu de lisibilité dans la presse et c’est bien dommage ! Car il s’agit d’un enregistrement en tout point réussi. Des disques de cette dimension, il y en a quelques uns (beaucoup même) mais au final si peu illustrent le sentiment d’urgence et le plaisir de jouer que l’on trouve dans celui-là. Je suis loin d’avoir tout exploré, de tout connaître (plus ça va et plus je réalise mon ignorance). Signalons toutefois quelques pépites signés par des batteurs ayant mené à bien leurs projets. Art’s Delight du génial Art Taylor (séance Blue Note de 1960), Drums Unlimited de Max Roach (chez Atlantic, 1965), At this Point in Time de ce géant de la batterie que fut Elvin Jones (Blue Note, 1974), Spring de Tony Williams (Blue Note, 1965) ou encore les disques de Paul Motian sous le label ECM. Pete La Roca, avec son fabuleux Basra (Blue Note 1965) ou encore Swing Time (Blue Note, 1997), a su lui aussi mettre en valeur le rôle individuel et collectif de la batterie jazz (son tout dernier disque avec Dave Liebman est une pépite). Je songe également à un disque de Tony Reedus (le grand batteur de Mulgrew Miller). Ce musicien possédait un drive magnifique, et dans les années 90 avait signé un album bien foutu ou pour tout dire inoubliable (Minor Thang paru chez Criss Cross). Les disques d’Art Blakey avec ses jazz messengers, eux aussi, nous viennent à l’esprit, forcément (recommandons par exemple Free for All, ce brûlot incandescent du hard bop que je considère à ce jour comme son manifeste le plus enthousiasmant !). Enfin, on pourrait continuer indéfiniment, et mentionner quelques albums de Daniel Humair, de Nasheet Waits, ou de Ches Smith, etc. On n’en finirait pas.

Comme le titre le suggère, ce disque est le troisième de Ralph Peterson Jr, après Triangular I en 1988 aux côtés de la pianiste Geri Allen et du contrebassiste Essiet Essiet, puis Triangular II aux côtés du pianiste David Kikoski et du contrebassiste Gerald Cannon (1). Triangular III sorti en avril 2016 s’inscrit dans la continuité des précédents, autrement dit dans la pure tradition jazzique dans sa mouvance bop et hard bop. Ce batteur redoutable et incontournable de la scène new-yorkaise (depuis qu’il se fit remarquer au milieu des années 80 avec son Presents The Fo’Tet) se produit régulièrement en club et sur disques. Là encore, je suis loin de tout connaître. Mais, pour celles et ceux qui recherchent un jazz de qualité, à la fois subtil et efficace, son nom n’est pas à négliger. Sa « dette », il la doit d’abord à Art Blakey, bien sûr. Il constitue d’ailleurs une sorte de passerelle entre celui-ci et Roy Haynes, en passant par le redoutable Michael Carvin et pourquoi pas le survolté Jeff « Tain » Watts… Sa puissance de frappe impressionne toujours (il suffit de voir quelques vidéos sur la toile pour s’en convaincre). Ce disque possède un intérêt de taille, et si je veux en parler, c’est pour au moins cette raison : il s’agit d’un « live » sur-vitaminé et bourré d’énergie. La configuration est celle du trio de piano, contrebasse, batterie (les trois musiciens sont hyper soudés et leur jeu est à la fois ferme et souple). Ce très beau set avec « ambiance de club » (et une qualité sonore exceptionnelle) fut capté au studio Firehouse 12 en 2015 (devant un petit public). Il rappellera parfois la collaboration qu’eut le batteur aux côtés de ce génial pianiste que fut Walter Davis Jr. (voir la fameuse session Scorpio Rising, parue chez Steeplechase en 1989).

Le mérite de cette galette est double. Non seulement parce que Peterson fait montre d’un jeu phénoménal (j’ai même longtemps hésité à mettre 5 étoiles…) mais aussi parce qu’en enregistrant ce disque très énergique avec les frères Curtis (Zaccai au piano et Luques à la contrebasse, deux jeunes trentenaires, fraîchement sortis du conservatoire et anciens élèves du batteur), Peterson était gravement malade (cancer du colon contre lequel il se bat encore aujourd’hui…). Et puis, la fraîcheur de la session ne fait aucun doute. C’est du très haut niveau. Une session remarquablement solide comme on en entend rarement. Peterson est bien entendu l’intérêt majeur de ce « live », lequel a par ailleurs été filmé (on trouvera une ou deux vidéos sur youtube). L’équivalent d’un set (66 minutes) tout feu tout flamme : ça carbure au kérosène pour un long voyage, et au bout d’une heure, on se demande comment ils en sont arrivés à un tel degré de connivence et d’interaction. Avec beaucoup de travail, de sueur et de patience, sûrement. Le répertoire alterne standards (« Inner Urge » de Joe Henderson, « Beatrice » de Sam Rivers, « Skylark » de Hoagy Carmichael et Johnny Mercer) et compositions du pianiste et mentor de Ralph Peterson (Walter Davis Jr.). Ainsi trouve-t-on le survolté « Uranus », le non moins roboratif « Backgammon » et « 400 years ago and Tomorrow ». Deux compositions de Zaccai Curtis font partie aussi du programme : « Moments », sorte de poème afro-cubain et surtout « Manifest Destiny », du jazz modal, avec un caractère dramaturgique non négligeable. Zaccai Curtis est vraiment doué, évoquant tantôt Bill Evans tantôt Mulgrew Miller (surtout ce dernier), jouant même dans ses staccatos ce type de claves cubaines que l’on trouve chez Chucho Valdés.
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(1) Verdict : quatre étoiles, car je trouve la galette de Walter Davis Jr. un poil dessus en termes de jeu, d’inspirations et d’interaction. Cela dit, ne gâchez pas votre plaisir, écoutez ce brûlot, ce live. Ah, si seulement, l’intégralité du concert pouvait nous être restituée en vidéo !

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21 janvier 2017

pensée du jour, ce samedi 21 janvier 2017...

Les politiciens et le public sont à vomir... Les deux. Pourquoi un tel mépris de ma part ? Parce que les deux tiers de la population mondiale lisent le même genre de journaux, regardent la même télévision, les mêmes émissions, commentent ad-nauseum les mêmes événements, se nourrissent de ce genre de vétilles, lisent chaque matin et chaque soir les mêmes feuilles sans y trouver de manière fantaisiste ou poétiques les répercussions mentales des situations ou des événements. Vous me direz : mais qu’y a-t-il de poétique dans la politique ? Rien, rien. Et absolument RIEN. Tout est écrit et dit sans l’angle du vécu. Sans la moindre honnêteté. Sans la moindre distanciation. Propagandes, en veux-tu en voilà ! Continuez donc d'aboyer et pleurez encore ! Demain, ça sera pareil. Les articles du Times, du New-York Times, du Guardian, du Monde, de Libé, et de bien d’autres encore, même les journaux en marge ou ceux dit « underground », n'ont d'autre but que de fournir à leurs lecteurs des sujets qui leur permettront de se donner des airs doctes devant leurs collègues et néanmoins concurrents, le matin, pendant les minutes d'échauffement - voire de leur fournir le thème de la journée : « T’as vu l’investiture de Mr T hier soir ? Hey, ça fait peur, hein ? Que nous réserve-t-il ? Et Le Pain, dans 4 mois, t’en penses quoi ? On aura le même prix ? ». L’intolérance politique alliée au populisme médiatique a pour conséquence l’intolérance et le manichéisme du public. Le public est possédé. C’est foutu. Il aime se gargariser de toute ces nouvelles qui nourrissent sa haine. Sa folie aussi. Haine de soi, haine de l’autre. Ça n’est pas joli à voir, et c’est encore moins joli de se l’avouer. La haine vient quand on se croit capable de parler de tout, d’embrasser tous les sujets. Zemmour, Onfray nous en donnent quotidiennement des exemples. Ça s’appelle l’opinion publique. « Et l'opinion…, je ne vous l'apprends pas, « c'est comme le trou du cul, tout le monde en a une ». Montagnes russes en perspective. Notre monde serait-il à ce point bipolaire ?

 Pire encore, les voilà bientôt à vous apostropher à la manière de tous ces fachos, avec vigueur, vulgarité, et grossièreté, sans silence, sans humilité, sans ressentir les choses avant de parler, les poings sur la table, le regard torve et triomphaliste. La haine de l'autre, et ce triomphalisme dégoulinant de partout. Sera-t-il possible un jour de ne rien dire sans être accusé de tous les maux ? Bref, rien qui surprenne tellement dans cette évocation d’individus projetés dans le vide spatial, où tout se nourrit de préjugé, de puissance, de mépris et de jugement basé sur l’apparence… Obama ou Trump ? L’endroit et l’envers de la même médaille. L’endroit et l’envers du même décor. Bipolaire, je vous dis… Et pourtant, le commun des mortels ne demeurerait conscient qu'une quinzaine de secondes s’il se démarquait de ce que raconte la presse. Il serait sans doute tout à coup conscient des mille et une facettes du monde et de lui-même. Ah, s’il pouvait aussi se dégager de toutes ces représentations monolithiques et manichéennes ! Comme s’il n’y avait que deux mondes possibles. Comme s’il n’y avait que le bien et le mal. C’est néanmoins le message que véhiculent encore et encore télévision et internet. Un moralisme nauséabond ! Ce qui rend bien sûr relativement superflue toute considération sur les sensations et les réactions afférentes. Quant aux silences nécessaires, et aux réflexions utiles, n’en parlons pas…

 Cette journée d’investiture me fait « chier » (pardon, du coup, je deviens grossier), comme la prochaine qui se tiendra dans quatre mois en France… surtout si c’est pour lire le même genre de connerie dans la presse et sur les réseaux sociaux. Toujours les mêmes petits malins qui empochent (la presse, puis les politiques = même circuit fermé où tout est fait pour que nous nous haïssions les uns les autres). Ainsi, donc, dans ce déversement de haine à venir, il va falloir supporter les crétins plus longtemps, ceux qui parlent pour ne rien dire, qui vous interrogent sur tout et n’importe quoi, qui ont l’œil scrutateur et inquisiteur, qui aimeraient bien vous cerner, mais quand la chance tourne enfin pour vous, et qu’on vous fout la paix, c'est plus le moment et elle ne vous donne jamais ce que vous vouliez... On prend alors le désespoir pour de la sérénité… Combien de temps encore va-t-il falloir supporter la connerie des gens ? Même pas envie de méditer là dessus, juste attendre que sonne le glas final… Me coupe du monde de plus en plus, pas envie de m'affilier à un parti quel qu'il soit, ni à un club du livre archi-barbant dont les lectrices seraient prêtes à s'étriper pour savoir si tel ou tel antihéros ressemblerait à leur ex-mari ou à Donald Trump. Pas envie de me justifier sur tout, sur mes connexions dans ce monde ultra-connecté, qui s’imagine tout connaître sur tout le monde. Ce monde qui court à sa perte, qui ne sait pas être poétique, ni flâner. Trump a gagné parce que le monde se trumpe depuis longtemps. Il s’est toujours trumpé d’ailleurs. Voilà pourquoi la démocratie existe et voilà pourquoi les démocraties sont parfois devenues des empires fascistes axés sur la notion du bien et du mal seulement. Je suis le bien, l’autre c’est le mal.

Bref, chaque jour, avec cette électricité bon marché, avec cette lumière artificielle, on vous trumpe, on vous travaille, on vous agite, on vous exhorte par écran interposés, on excite votre haine, on veut entendre vos cris, votre stupeur, vos plaintes, et le vomi qui va avec, on fait de vous des êtres insatisfaits et moutonniers, des esclaves. Le but et le terme de cette entreprise sont une fois de plus la guerre : celle que vous aimez regarder à la télévision, celle que vous aimez filmer, celle qui approche, celle qui vient, larvée ou pas, civile ou non, et forcément, de part et d’autre, avec d’un côté des hommes politiques belliqueux, de plus en plus autoritaires, et de l’autre un public tout aussi belliqueux et tout aussi autoritaire, assoiffé de pouvoir, de possessions, de territoire, de clôtures, public désespérant ayant une opinion sur tout, n'ayant la patience de rien et pour rien, commentant le rien et le vide... Hélas, il oublie que ça n’est pas la politique qui doit le gouverner. Ce qui doit le gouverner, c’est lui, en étant hors-champ.

Mais la soif de pouvoir ! Hmmm, LE POUVOIR, comme c’est bon ! J’imagine que lorsqu’on y a goûté, on ne peut plus s'en passer. C’est si bon de dominer sur son prochain, celui qui est « proche » (réellement ou virtuellement). C’est si bon de connaître ou de posséder un TITRE brillant… Le « titre », mon cul ! Voilà pourquoi la politique passionne de plus en plus le public. Et voilà pourquoi (gros paradoxe) tant de « respect » pour les politiques, les institutions, les généraux, les inspecteurs, les chefs, les hommes forts. Le titre ! Mon verdict : ne plus aller voter. Quand tu votes, tu votes pour un titre, le titre d’un représentant, mais un titre malgré tout ! Un décorum, un truc qui te fait croire, de surcroît, que t’as du pouvoir avec ton bulletin de vote, et que ça va changer quelque chose. La concurrence, la compétition, tout vient de là aussi. Voter pour le meilleur, pour le plus compétent. Parce que lui, ou elle, a un « titre » ! Mais aujourd’hui, le pire, c’est que cette mascarade consiste à aller voter pour le plus « photogénique », ou la plus grande gueule, le plus beau, le plus riche, le plus violent, le plus autoritaire, le plus grand, le plus stupide. Les dépossédés ne votent pas. Ce sont les possédants qui votent, d’une manière ou d’une autre, suivant leurs propres intérêts. Les voilà donc les nouvelles valeurs d’aujourd’hui. C’est à celui qui se rendra plus « GRAND » encore: sur les écrans et sur les téléphones portables ! Ce qui est grand est à toi ! C’est possible ! Make yourself GREAT again ! Oui, la folie des grandeurs, être le meilleur, avoir les plus grosses couilles, le faire savoir ou le faire croire, en foutre plein la vue ! Trump a gagné, parce que le public de la télévision et d’internet a gagné. Le public des plaisirs passagers, le public des mélodies faciles, le public des paillettes et des superficialités, le public de la surconsommation, c'est lui qui règne. Mes amis pauvres, quant à eux, ils ont oublié qu’il vaut mieux de ne pas avoir grand-chose et la paix à la maison, plutôt que d’être riche et avoir une vie de branque, à mentir, tricher, trahir, et avaler tout un tas de médocs pour se calmer les nerfs avant de finir par claquer d’un infarctus. Le maillon faible n’a jamais été de ce monde. On le méprise, comme on méprisait le Christ. Il n’a qu’à déguerpir et crever lui aussi. Oui, dans ce monde, il n’y a pas de place pour les maillons faibles, ces parasites, ces branleurs, ces oisifs, ces flâneurs. Oh, Baudelaire, s’il te plaît, reviens-nous et nourris-nous de ta poésie !

Bref, sans prendre tout au premier degré, tout cela est limpide et simple quand même, non ? Chaque homme, chaque femme, pourraient le comprendre, pourraient aboutir à la même conclusion à quelque chose près, s’il se donnait simplement la peine de réfléchir une heure. Mais personne n’en a la volonté; personne ne veut s’éviter le prochain conflit; personne ne veut épargner à soi-même et à ses enfants le prochain massacre de millions d’hommes, si c’est au prix d’un tel effort. La guerre, ça fait longtemps qu’elle existe : au travail, dans la famille, dans son propre pays, sur la route. On ne sait pas ce qu’on dit. On ne sait plus ce qu'on fait. Règne de l’impulsion, du tweet, du « like », de l’image. De la réflexion, pas vraiment. La décence ordinaire s’est volatilisée depuis des décennies, j’ai l’impression. Paradoxe : la vie est une question de survie. Manger ou être mangé. Les hommes aiment à se nourrir de la peur de l’autre. Ils ont peur d’être mangé. De tout perdre. Ils en oublient cette parole essentielle des évangiles : « Amassez-vous des trésors dans le ciel, où la teigne et la rouille ne détruisent point, et où les voleurs ne percent ni ne dérobent. Car là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur » (1).

Réfléchir une heure ; rentrer en soi-même pendant un moment et se demander quelle part on prend personnellement au règne du désordre et de la méchanceté dans le monde, quel est le poids de notre responsabilité ? Cela, vois-tu, personne n’en a envie ! Ce sont des pérégrinations de bourgeois, te dira-t-on. Voilà pourquoi tout continuera comme avant ; voilà pourquoi, jour après jour, des milliers et des milliers d’hommes préparent avec zèle la prochaine guerre, dans sa propre famille, à son boulot, au supermarché, sur la route, la prochaine manifestation de violence qu'on ne comprendra pas. Il y aura seulement gestion de la dite violence. Voilà surtout pourquoi l’homme libre choisit sa propre mort.

Voilà pourquoi je n’ai ni patrie terrestre ni idéal, ni aucun espoir dans l’espèce humaine et dans ce monde auquel je ne me sens pas du tout contemporain. La patrie, l’idéal, l’espoir, ce ne sont là que des éléments de décoration pour ces messieurs qui organisent la prochaine tuerie (réelle, virtuelle, mentale ou que sais-je encore…). Cela n’a plus de sens de penser, de dire, d’écrire quoi que ce soit d’humain ; cela n’a plus de sens d’agiter dans son esprit des idées généreuses. Pour deux ou trois personnes qui le font, il y a des milliers de journaux, de revues, de discours télévisés, de réunions publiques et secrètes qui, jour après jour, tendent vers le but contraire et l’atteignent. Hermann Hesse disait déjà en 1929 que l'époque et le monde, l’argent et le pouvoir, appartenaient aux êtres médiocres et fades (2)… A ceux qui ne savent plus parler ni écouter. A ceux qui ne savent pas ressentir… Quant aux autres, aux êtres véritables, je crois qu’ils ne possèdent rien, si ce n’est la liberté de mourir. Il en fut ainsi de tout temps et il en sera ainsi pour toujours. La grande braderie de la culture que représente l’époque contemporaine, depuis presque un siècle je crois, est à son sommet et je m’en vais, avec ou sans amour, je n'emporterai rien, nu je suis venu, nu je repartirai, en tout cas, je serai sans rancune pour le genre humain, prêt à pardonner sans doute, après maints efforts et un travail sur soi, après de grands combats épuisants, car je crois que de tout temps les gens ne savent pas ce qu’ils font… D'ailleurs, moi, je ne sais pas toujours ce que je fais.

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(1) Evangile selon Mathieu (il n’y a pas de Saint Mathieu), chapitre 6, verset 21.

(2) Dans son roman cultissime publié en 1929, Le loup des Steppes.

 

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14 décembre 2016

le renouveau du trio jazz...

Steve Kuhn Trio - Ah, Moore

 

Si en musique classique le quatuor à corde est une représentation des composants majeurs de l'orchestre symphonique, le trio de piano jazz est quant à lui une sorte de distillation des éléments instrumentaux propres aux big band et aux combos (quartettes, quintettes, sextettes, etc). Depuis le trio légendaire de Bill Evans (avec Scott La Faro et Paul Motian), quelques groupes ont suivi ces nouvelles « règles », à savoir, une mobilité instrumentale peu conventionnelle, une indépendance qui n'est pas sans rappeler les connexions entre premier et second violon, alto et violoncelle... Et effectivement, parmi les nombreuses configurations jazzistiques, le trio de piano jazz me paraît plus « durable » que les autres, ou disons, qu'il fait partie des formules les plus éprouvées... Ou, pour le dire encore autrement, c'est celui qui me semble aujourd'hui avoir le plus de succès auprès du public. Le trio de piano/contrebasse/batterie véhicule encore pas mal de « clichés » amusants dès lors qu'on évoque le mot « jazz ». Un club ou un bar enfumé, des bruits de verres ou de flûtes de champagne, et puis au fond de la scène, un pianiste, son contrebassiste et son batteur. Et puis, une salle qui se vide petit à petit, après minuit en général, « round midnight ». Nos musiciens, eux, en parfaits solitaires, continuent de jouer, jusqu'à ce que le tenant du club les foute dehors... Tout cela fait très cliché, forcément...

Mais une chose est sûre: aujourd'hui, on ne compte plus le nombre de trios (ce qui est une bonne chose en soi...) et parfois, je l'avoue, je m'y perds. Il y a surtout ce sentiment que l'on retrouve à chaque fois les mêmes « gimmicks », les mêmes réflexes, les mêmes techniciens, le même phrasé... Et si peu de surprise en fin de compte… Mais avec Steve Kuhn, on se situe d’emblée dans une singularité inouïe en termes de discours et de jeu pianistique... Disons que ce pianiste a une sonorité, une palette de couleurs très caractéristique, qui touche au sublime. Un jeu en demi-teinte. Kuhn est une sorte de poète. Un contemplatif. Un romantique. Et ce « Three Waves » gravé en studio en 1966 pourrait être malgré sa très courte durée (moins de 35 minutes) l'un de ses disques majeurs. A la différence des trios de Bud Powell et d'Oscar Peterson dans lesquels le leadeur tenait un rôle de premier plan et où les rythmiciens devaient se contenter d'accompagner (avec, à la rigueur, un solo par ci, un solo par là), les trios de Bill Evans et de Steve Kuhn, puis ceux de Paul Bley, allaient propulser une toute autre approche (Keith Jarrett leur sera redevable d'ailleurs). Bref, une toute autre conception: celle de la liberté individuelle à l'intérieur d'une dynamique de groupe. Et ici, faut bien reconnaître que c'est franchement réussi. L'évidence du rapport à trois donne une musique complètement fascinante, libérée de toute contrainte bop !

Entre ballades et morceaux rapides, compos personnelles et standards (« Ida Lupino », « Ah, Moore » et un « Never Let Me Go » d’une tendresse absolue), le pianiste new-yorkais donne à entendre un jeu d'une cohérence qui laisse pantois. Cet artiste incontournable depuis le début des années 60 s'était fait remarqué quelques années plus tôt aux côtés du saxophoniste Serge Chaloff, puis avait fourbi ses armes avec John Coltrane et Kenny Dorham. Enfin, signalons ce qui constitue, du moins à mon sens, deux jalons dans sa discographie: le magnifique Basra de Pete La Roca et l'extraordinaire et très émouvant Sing Me Softly of the Blues d'Art Farmer, deux galettes enregistrées peu de temps avant Three Waves, avec la même rythmique, à savoir Steve Swallow à la contrebasse et Pete La Roca à la batterie (1). Alors bien sûr, ici, la musique est tout sauf techniquement impressionnante. Et pourtant, de la technique, ils en ont, nos joyeux galopins. Pete La Roca qui avait beaucoup influencé le jeune Tony Williams est l'un des batteurs les plus brillants en termes de rythmes ternaires (l'on songe aussi à Alan Dawson et Joe Chambers, c'est la même école...). Son jeu aux balais sait se faire feutré. Sur « Ah Moore », par exemple, c'est de toute beauté. La finesse est à son comble. Et puis, Kuhn, c'est un pianiste à part, un style très identifiable dès les premières notes (la marque des grands), c'est aussi un vrai intello (faut le voir poser sur la pochette, tel un jeune étudiant désinvolte...). Un très grand disque que je suis toujours ravi de réécouter (2).

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(1) Parmi ses plus beaux disques en trio, signalons à toute fin utile Watch What Happens (MPS, 1968) avec Palle Daniellson et Jon Christensen, The Vanguard Date (Owl, 1986) avec Ron Carter et Al Foster, Waltz Blues Side (Venus, 2002) avec Gary Peacock et Billy Drummond et enfin Plays Standards (Venus, 2008) avec Buster Williams et Al Foster.

(2) Comment ne pas succomber en effet à l’écoute de thèmes aussi majestueux et aussi savoureux que « Why Did I Choose You ? » (plage 5) avec son rythme nonchalant et d’une beauté sans équivalent ? Ou encore « Ah Moore » (plage 2), thème d’une tendresse absolue. Tout l’art du pianiste (et de son trio) se déploie au cours de ces ballades inoubliables.

 

Three Waves by Steve Kuhn

Posté par freddiefreejazz à 06:20 - Permalien [#]