Il y a d’abord l’objet : magnifique, somptueux, rare. Une véritable œuvre d’art. Insérés dans un luxueux digipack (esthétique artisanale vraiment très classe), et accompagnés d’un livret sublime – 56 pages en anglais, ornées de rares photos et de superbes témoignages ou encore ces analyses fort instructives signées Alain Tercinet (lequel nous a quittés cet été...) –, les deux disques ci-présents constituent surtout un mets succulent pour les amateurs de Thelonious « Sphere » Monk (10 octobre 1917 – 17 février 1982). Ce double album est constitué du répertoire du pianiste pour la bande originale du film de Roger Vadim (sorti en salles en 1960 et qui d'ailleurs s'intitule Les Liaisons Dangereuses 1960, pour signifier que c'est bien une adaptation contemporaine du fameux roman épistolaire de Laclos). L'enregistrement ne sortit jamais du vivant de Monk. Les bandes existaient forcément mais étaient tenues secrètes... Pour la petite histoire, rappelons que c'est par l’entremise du producteur Marcel Romano (disparu en 2007) que le contrat fut signé. Vadim ne connaissait pas vraiment le pianiste. Après quelques répétitions chez la Baronne Pannonica, Monk donne son accord. Ayant pas mal d’appréhensions à l’égard de l’Europe, il fut décidé que la musique serait enregistrée à New-York (le 27 juillet 1959). Jusqu’à présent, nous ne connaissions que Les Liaisons Dangereuses d’Art Blakey, gravé lui aussi pour la B.O. de ce film très moyen (avec Jeanne Moreau et Gérard Philippe). On y entend tour à tour Blakey (avec les Jazz Messengers) ainsi que le pianiste légendaire. C’est enfin grâce à François Lê Xuân et Frédéric Thomas, deux jeunes producteurs passionnés, que l’on a droit à cet inédit inespéré. En fouillant dans les archives de Romano, ils tombent inopinément sur une bobine intitulée « Thelonious Monk ». Ils y entendent des discussions, des répétitions. L’évidence s'impose à eux: ces bandes ne sont jamais sorties du vivant du pianiste. Mais qu’en est-il de la musique ? Faut-il la publier ou pas ? Vous avez la réponse dans ce magnifique objet. On a là l'homme à l'état brut, avec son esthétique si singulière qui dit tout de sa recherche de la vérité et de ses contours obliques et ironiques ! Monk et son génie. Le pianiste sait vous parler et vous ensorceler, et ces séances sont tout bonnement superbes. Il ne s’agit pas de vulgaires « répétitions », comme j'ai pu le lire ici et là. Le disque 1 présente le format classique d’un disque prêt à être commercialisé, le disque 2 quant à lui, nous offre quelques prises alternatives, et une plage de 15 minutes (« Light Blue », le seul morceau que Monk n’avait jamais enregistré en studio), et au cours duquel il donne quelques recommandations à son batteur, Art Taylor. A cette époque, le pianiste est en pleine possession de ses moyens. Ce double album pourrait être un disque de plus. Il n’en est rien. La prise de son est par ailleurs exceptionnelle !

C’est comme si Monk et son quintet se trouvaient dans votre salon et jouaient pour vous ! Après avoir été convaincu par Marcel Romano et surtout par Pannonica « Nica » de Koenigswarter (la fameuse baronne, bienfaitrice et mécène britannique pour qui Monk composa « Pannonica »…), le pianiste se rend au Nola’s Penthouse Studio de New-York pour y graver cette session. Il a convié sa toute nouvelle section rythmique (depuis le fameux concert ; voir Unissued Live at Newport 58-59), à savoir : Sam Jones (contrebasse) et Art Taylor (batterie). Dans la discographie du « Moine », elle fut de très courte durée. Enfin, Charlie Rouse (saxophone ténor) est de la partie (il venait de remplacer Johnny Griffin). Quant à Barney Wilen (le saxophoniste ténor français également présent aux côtés de Monk), il venait de remplacer quelques semaines plus tôt Hank Mobley au sein du collectif d’Art Blakey pour l’autre enregistrement de la B.O. du film. Comme il est impossible pour Monk de composer de nouvelles compositions à pied levé ou d’un simple coup de baguette magique, il préfère reprendre son répertoire (six de ses thèmes de prédilection, ainsi qu’un gospel seront retenus par Vadim). Monk laissera le soin au cinéaste d’en faire ce qu’il veut, de les placer là où il le souhaite dans son film. Mais les producteurs furent affolés : Monk ne tint pas compte du timing des scènes, aussi courtes fussent-elles. Il n’en avait rien à carrer. Une manière de dire : « Je joue ma musique, elle m’absorbe tout entier, je ne jouerai pas autre chose, un point barre ; vous prenez ou vous laissez tomber ! ». Ainsi les spectateurs purent entendre tour à tour, tandis que défilaient sur l’écran les images en noir et blanc, « Rhythm-A-Ning », « Crespuscule with Nellie », « Well, You Needn’t », « Ba-Lue Bolivar Ba-Lues Are » et le très délicat « Light Blue » jouée d’une façon très particulière (…). Mais peut-on parler de musique de film ? Pas vraiment. Pas du tout même. C’est la musique de Monk. En cela, on se détache de la B.O. de Sait-On Jamais ? jouée et composée pour l’occasion par le Modern Jazz Quartet ou encore, plus connu bien entendu, Ascenseur pour L’échafaud de Louis Malle, avec Miles et Barney Wilen, René Urtreger, Pierre Michelot et Kenny Clarke composant et jouant leur musique tandis que défilait le film sous leurs yeux (réécouter le disque Ascenseur pour L’échafaud, gravé en 1957).

Par ailleurs, certains critiques de l’époque ne manqueront pas de remarquer que la musique de Monk était trop « externe » au film, trop en dehors, une sorte de commentaire en parallèle, n’appuyant pas le jeu des acteurs ni le scénario. Personnellement, pour avoir vu le film, je peux dire que je m’en tape, que la musique, il est vrai, se suffit à elle-même, qu’elle est souvent en décalage avec les images. Mais l’adaptation du sublime roman épistolaire de Choderlos de Laclos (Les Liaisons dangereuses dont je recommande l’édition folio) étant à ce point très moyenne et même convenue (Vadim n’a pas su capter l’esprit de Valmont selon moi, ni en tirer sa force de manipulation, ne prenant pas suffisamment de risques, s’étirant sur des détails superflues, la meilleure adaptation restant bien entendu celle de Stephen Frears dans Les Liaisons dangereuses, avec Michelle Pfeiffer, John Malkovich et Glenn Close), on peut dire indépendamment du film : bravo à Monk et à son équipe. Si le film de Vadim s’oublie quelque peu, la musique, pas du tout. Pour les fans, c’est bien entendu une musique bien connu et un univers très particulier. En tout cas, le résultat est là : celle-ci est tour à tour fascinante, dotée de ce supplément d’âme dont seul Monk avait le secret ; les musiciens sont dans leur monde, et l’univers qu’ils proposent est très personnel. C’est très jazz et « Monk détient entre ses doigts le pouvoir définitif du nivellement par le bas », comme le disait habilement Laurent de Wilde dans sa remarquable étude consacrée au pianiste (voir Monk, édition folio). La musique est compacte, très serrée, voire organique et s’écoute indépendamment du film. Donc, ne parlons plus de film, même si ces traces ont une histoire toute particulière. Bref, même si chez vous, ça n'est pas le luxe, l'aisance, même s'il n'y a pas toujours de la cuisse, ni trop de lumière, savon et parfum, croyez-moi, avec Monk, on oublie vite ses malheurs, petits ou grands, et surtout on essaie de ne pas trop se faire d'illusions sur le monde, proche ou lointain, parce que la musique de Monk, ça laboure d’abord dans le cœur des auditeurs. Cette musique est à la fois terrienne et savante (« Well, You Needn’t »), d’une grande beauté mystérieuse (« Crespuscule with Nellie », ballade inoubliable en l’honneur de son épouse), énergique (« Rhythm-A-Ning »). La musique est là, tout simplement. Elle dit l’homme. Elle dit l’humanité. Monk, c'est l’agriculteur rencontrant l’intellectuel, et le paysan le penseur. (1) (2)
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(1) Il se sert des doigts et de la tête, et entre les deux, quelque part entre plusieurs portes, ouvertes ou à demi closes, au-dessus ou en dessous, à côté ou en dehors, il fait parler son âme, « body and soul »… On pénètre ainsi dans ces beaux sous-sols imaginaires, chauds et capitonnés, bondés et enfumés, où règnent le réconfort et une certaine convivialité qui ne dira jamais son nom mais ne demande rien d’autre que d’exister, au point que le désespoir devient plus supportable. A un pote qui découvrait tout récemment le jazz et Thelonious Monk, je confiais ceci : « Quand je n’ai pas le moral, c’est simple j’écoute « Le Moine » (Monk = moine en anglais). Monk, poursuivais-je, il sait me parler, on se comprend et aussitôt, je vais mieux… » Mon ami ne comprenait pas ces paroles. Pour lui, Monk, c’est âpre, ça n’est pas une musique « facile » (sic). Mais qu’est-ce une musique facile ou un art difficile ?, lui demandais-je. Ces choses là ne signifient rien du tout. A la rigueur, je peux comprendre qu’un problème de mathématique soit difficile. Un sentier peut l’être aussi. Mais une musique ? Non, c’est une question de singularité, de jeu, d’oreilles exercées, de cohérence intrinsèque, une marche oblique, jamais droite, mais aussi une histoire de vécu et de galères, peu de goût pour le conventionnel et les phrases toutes faites, des pas de côté, la danse d’un funambule, et une « manière » de dire à tous les raseurs et à tous les fâcheux (et aux enquiquineuses, car ça existe aussi…) : « mais f@utez-nous donc la paix ! ».

(2) Un grand merci pour cette magnifique publication et cette musique inoubliable. Merci de m’avoir lu jusqu’au bout…

Les liaisons dangereuses de TheloniousMonk