Anthony Braxton - Dreams

En tant qu’amateur de jazz, je ne cesserai de louer l’évolution de cette musique qui au fil des générations a vu émerger des musiciens qui ont radicalement transformé leur instrument. Prenons l’exemple du saxophone alto : n’est-il pas l’un des plus emblématiques de cette musique que nous aimons tant ? Ainsi après Benny Carter et Johnny Hodges, de Charlie Parker (le grand Charlie Parker et sa révolution bop et dont il faut réécouter ses disques parus chez Dial) à Anthony Braxton et John Zorn, en passant par Eric Dolphy, Ornette Coleman, Jackie McLean, Lee Konitz, tous ont contribué à l’émancipation de nouvelles sonorités. Anthony Braxton rappelle par ailleurs la discipline qu’exige pareil instrument. For Alto (Delmark, 1968) en est une belle démonstration. Ce musicien hors pair joue aussi de la clarinette basse et du sopranino. Sa discographie est pléthorique, pour ne pas dire impressionnante (certaines années, il lui arrive de graver dix, voire onze ou douze disques !) et comme je suis loin d’avoir tout parcouru et tout écouté, je me limiterai à quelques galettes seulement, acquises et appréciées au fil des années. Très peu au final. Je ne suis donc pas un spécialiste de ce musicien incontournable. Mais les quelques disques que je possède, je les goûte régulièrement, et celui-ci est d’une beauté sans équivalent. De l’orfèvrerie pourrait-on dire à la manière de l'inestimable Franpi Barriaux. Dans des notes de livret truculentes, Braxton affirme une nouvelle fois que la musique est « l’un des plus grands dons que le créateur nous ait donnée », « que nous avons beaucoup de chance d’avoir ce moyen d’expression par excellence et que de le vivre, c’est l’affirmation d’un amour qui ne cesse de croître ». Le saxophoniste insiste par ailleurs pour nous dire qu’à l’avenir, il documenterait autant que possible la musique de ceux qui ont tenu un rôle majeur dans sa vie de musicien (et effectivement, quatre ans plus tard, il graverait le fameux Charlie Parker Project 1993). De la part de l’une des figures majeures du free jazz, c’est la preuve irréfutable que l’improvisation libre est d’abord affaire de discipline, et qu’il n’est pas question de faire dans l’esbroufe, ni de faire table rase sur les anciens, comme l’affirment parfois certains esthètes et quelques amateurs caricaturaux. Le free jazz se nourrit aussi de standards (là encore, Braxton l’a prouvé maintes fois, à commencer par ce monument qu’est 23 Standards sorti chez Leo records en 2003 !). Enfin avec « Eight Tristano Compositions for Warne Marsh », modèle de grâce et de beauté dans sa discographie, Braxton fait l’une de ses plus belles déclarations d’amour à la musique (1).

Alors la question reste ouverte : quel rapport ou disons quel lien y a t-il entre le free jazz d’Anthony Braxton et le jazz West Coast de Warne Marsh ? Deux gros paradoxes, et même trois, si on ajoute à cela la référence à Lennie Tristano. Et pourquoi choisir de rendre hommage à un saxophoniste ténor (Marsh) ? La réponse, vous l’aurez en écoutant cette galette qui se rit des genres et des stéréotypes. Dans un quintet de rêve, le saxophoniste renoue avec un jazz échevelé, « in and out », entre free bop torrentiel, bourré de surprises harmoniques et rythmiques, tout en restant proches des mélodies initiales de Tristano, et passages improvisés hautement inspirés. Publié en 1990, la galette est sans doute passée inaperçue mais rééditée depuis, sa réputation n’a cessé de croître. Je voulais en avoir le cœur net. C’est chose faite. Nous avons là un disque essentiel réconciliant les amateurs d'un jazz dit traditionnel avec les inconditionnels d'un jazz d'avant-garde. Car Eight + 1 Tristano Compositions 1989 For Warne Marsh qui associe deux noms du « cool jazz » ou du jazz West Coast (2) reste avant tout un manifeste musical. Un coup de tonnerre… Ce disque, c'est simple, il a révolutionné les tendances les plus conservatrices de l’époque ! Il est tout simplement l'un des plus importants de la fin du XXème siècle. Si on dit souvent qu'Eric Dolphy était la passerelle entre Charlie Parker et Anthony Braxton, ça n'est pas pour rien non plus. Ce disque le prouve une nouvelle fois, en ce sens que si l'on y ressent beaucoup de respect pour Tristano (la singularité de ses compositions), Braxton qui ne joue pas comme Dolphy s’inscrit dans la continuité de celui-ci. Comme le fait remarquer Art Lange qui signe les notes de livret, cette musique n'a rien du « cool jazz » tel qu'il se jouait dans les années 50. Braxton nous vient de Chicago (3) et c’est avec son bagage personnel et son environnement qu’il réinterprète ces compositions bien identifiables, et se démarque de ses aînés, un peu comme Lee Lonitz se démarquant de Charlie Parker. Interprétées avec une intensité débridée, avec des nuances volcaniques à la pelle et un soutien rythmique des plus saisissants (Cecil McBee à la contrebasse et Andrew Cyrille à la batterie), chaque composition contient son lot de surprises. Doté également d’un soutien harmonique extraordinaire (le pianiste Dred Scott est un OVNI dont on se demande encore où le saxophoniste est allé le chercher), Braxton pousse la musique et ses musiciens dans des paroxysmes à n'en plus finir, et dans des ruptures de ton impressionnants (4).

Et puis, toujours ces mélodies portées très, très haut, avec ce swing ravageur. Parce que oui, ici, ça pulse, ça joue, ça dépote sérieux sans se prendre au sérieux ! Intensité débridée (« Two Not One »), nuances volcaniques (« Dreams »), technique explosive (« Lennie Bird »), tension et agressivité (« Victory Ball », « Baby », « April »), le jazz dans toute sa splendeur et son exigence (« Lennie’s Pennies », « Sax of a Kind ») ! Dans cette ampleur titanesque et à la fois maîtrisée, le drame qui se joue ici n'a rien de posé, de discret ou de placide. La difficulté sournoise de morceaux comme « Two Not One », ou « Lennie's Pennies » et « April », ainsi que leur final en grand huit durant lesquels mieux vaut se cramponner fermement, tout contribue à nous donner un sentiment de fête incomparable. La question n'est pas de savoir comment l'on peut jouer ces notes à des tempos aussi endiablés, mais plutôt : comment peut-on s'investir avec tant de profondeur et de passion ? Et Art Lange de poursuivre « Voyez de quelle manière Braxton marque la musique de son empreinte, conservant sa propre personnalité tout en donnant à ses solos un insatiable sentiment d'urgence émotionnelle, étirant la matière sans en déformer la nature, évitant de pasticher les solutions trouvées par Marsh et Konitz à ces casse-têtes compositionnels ». Il est vrai que la solidité des fondations inébranlables posées par Andrew Cyrille et Cecil McBee sont indicibles. La contribution rigoureuse et vibrante de Jon Raskin au saxophone baryton est superbe (tout comme son solo d’anthologie sur « 317E 32nd Street »). La touche de fantaisie, la créativité fluide et l'élégance remarquable du pianiste Dred Scott, découvert à 25 ans par Braxton, dans son premier enregistrement de jazz est là aussi une sacrée révélation. L'engagement, la prise de risques, et ce qui en découle rendent cet album admirable. Bref, ne reste plus qu’à vous émerveiller, et à profiter d’une pareille publication. Le répertoire comprend ainsi dix plages inoubliables (64 minutes au compteur) et la galette doit être considérée comme un sacré pied de nez au néo-conservatisme de l'époque. Braxton et ses musiciens bousculent tout sur leur passage. Gerry Mulligan, quand il entendit pour la première fois cet enregistrement n'en revint pas ! C'est ce qu'il confia à un journaliste de Downbeat en 1991. En écoutant à votre tour cette galette vous comprendrez pourquoi. PS. Les prix ayant sacrément augmenté (pour ma part, je l'ai trouvée pour moins de neuf euros, il y a quelque temps), un conseil : patientez et faîtes vous une idée en écoutant l'enregistrement sur des plateformes en streaming (qui certes ne remplaceront jamais le format du compact), mais déjà, vous pourrez goûter cette musique essentielle en tout point.

_____________________________________________________________________

(1) Cette galette fut gravée les 10 et 11 décembre 1989 à New-York,

(2) Le pianiste Lennie Tristano et le saxophoniste Warne Marsh étaient décédés à l'époque de l'enregistrement. Plus qu'un hommage à ces deux grands musiciens (Tristano nous a quittés à la fin des années 70 et Warne Marsh lors d'un concert en décembre 1987), ce corpus est une explosion de joie, la vie continue, la musique continue également, et rien, rien ni personne ne pourra l’arrêter ! A noter enfin que Braxton avait déjà repris des compositions d’anciens, comme le fameux Six Monk’s Compositions (Black Saint, 1987).

(3) Anthony Braxton est né à Chicago en juin 1945.

(4) C’est ce qu’écrira Art Lange : « J'aimerais vous faire part de quelques observations dans l'espoir de dissiper de potentiels malentendus. Avant toute chose, quoi que vous pensiez des prestations originales de Tristano, cette musique n'a rien du « cool jazz ».

Braxton 8