Joe McPhee - Knox

 

Attention perle rare et disque essentiel ! Voici un album qui mériterait surtout une réédition de la part du label Hat Hut. Mais qu’attendent-ils donc en effet pour rééditer cette pure merveille ? Quand le saxophoniste Joe McPhee enregistre ces performances solos les 1er et 2 septembre 1976, il n’a que trente-six ans. Né en novembre 1939 à Miami (Floride), le saxophoniste (et multi-instrumentiste) émerge alors de la scène jazz underground (depuis ses débuts, une bonne quinzaine d’années auparavant...). La publication remarquée d’albums considérés aujourd’hui comme des bornes de la « creative music » le propulse donc parmi les musiciens les plus téméraires du circuit (le bouillonnant et groovy Nation Time, par exemple, est une perle, un disque incontournable !). Improvisateur total et compositeur free valorisant dans son esthétique une large palette d’émotions, Joe McPhee ne peut laisser l’auditeur indifférent. Son amour pour des sonorités bien tranchées et bien senties, sans préparation préalable, n’est pas de tout repos pour celle ou celui qui n’y serait pas préparé(e). Disons que lorsque j’ai découvert Joe McPhee, il y a une dizaine d’année de cela, c’était parce qu’auparavant, j’étais passé par Ornette Coleman, Don Cherry, Steve Lacy, puis Anthony Braxton, Sonny Simmons et Albert Ayler. Sa façon innovante de tracer des lignes incandescentes marque encore aujourd’hui les esprits au fer rouge. Sans se poser la question des conséquences (est-ce que l’auditeur va pouvoir supporter ?), dénué également de clichés et de tout esprit conventionnel, Joe McPhee est un électron libre, l’un des esprits les plus émancipés de l’histoire du jazz (Ornette Coleman et Anthony Braxton avaient montré la voie de toute façon). Pour moi, la sonorité de Joe McPhee au saxophone ténor, c’est le nirvana. Ce musicien vous arrache les tripes et vous extirpe de la tourbe. Jamais entendu une sonorité aussi puissante depuis Coltrane et Ayler pour tout vous dire, ni une voix aussi singulière (1).

Lorsqu’il interprète ces cinq pièces phénoménales (58 minutes au compteur), c’est dans l’esprit de l’improvisation libre et totale, avec un sens de l’organisation sonore des plus stupéfiantes qui soit. Un premier pressage en LP fut réalisé en 1977 sous le titre de « Tenor ». Cette année là, à Paris, Joe McPhee enregistre de nouveau en solo absolu le morceau « Fallen Angels ». Le compact réunit ces deux captations « live ». Un disque en tout point historique donc, de par sa témérité mais aussi parce que dans l’histoire du jazz, dès qu’on évoque le saxophone ténor, cet album demeure une borne incontournable. Pourquoi ? Parce que Joe McPhee rend aussi hommage (à sa manière…) aux colosses que furent Coleman Hawkins et Ben Webster, en soufflant dans son saxophone un vent de liberté incomparable. Un gros son, forcément, un volume et une amplitude unique (sur ce point, le jeu de Joe McPhee, ainsi que ses idées, restent inoubliables), un côté très cinématographique aussi (très film noir, écoutez « Knox », la première plage). « Tenor & Fallen Angels » est selon moi, parmi toutes les publications existantes dans ce genre de performance solo, la plus essentielle, la plus tellurique, la plus phénoménale, la plus universelle. Profondément humaine et personnelle (on y entend déchirements, douleurs et libération), cette musique, c’est simple, elle vous brûle la peau. Avec Clinkers (au saxophone soprano, Steve Lacy livrait un album tout aussi singulier cette même année, un enregistrement tout aussi fort, tout aussi intempérant et insolent que celui de Joe McPhee), « Tenor & Fallen Angels » est une affirmation de soi, une remise en question, une ode à l’émancipation. Parfaite illustration ici de ce qui fait partie de la quintessence de la Great Black Music.

On pense également à cette pépite publiée cinq ans plus tôt sous le label Delmark (For Alto d’Anthony Braxton). Tenor & Fallen Angels s’en inspire forcément. Cette mise en danger permanente recherchée par le saxophoniste a donc de quoi nous donner des vertiges. Dans le free jazz, on pourrait s’attendre à un je-ne-sais-quoi de bruitiste. Il n’en est rien. Ces sonorités proches de la voix, proches aussi du chant et du cri intérieurs, rappelle l’histoire du peuple noir (servitude, esclavage, libération). Plus tard, Matana Roberts reprendra la même démarche (au saxophone alto). Néanmoins, l’aspect rugueux et organique d’une telle galette ne doit pas occulter le fait que McPhee transcende son art dans une logique et une cohérence qui forcent le respect. Le sens narratif et la logique de celle-ci est en tout point surréaliste pour pareille performance ! Cette approche extrêmement charnelle que l’on entend sur ces cinq titres durant une heure de musique viscérale (les thèmes oscillent entre cinq et vingt-trois minutes) est bien entendu très un-orthodoxe et dès le premier thème (« Knox »), l’auditeur sera happé. Déjà, de jouer seul, avec son saxophone ténor, relève d’une démarche très courageuse. Et franchement, ça n’est pas donné à tout le monde. Dave Liebman essaiera de produire une performance similaire : dans le même genre, il produira Colors, (Hat Hut, 2003). Ellery Eskelin à son tour gravera l'excellent Live at Snugs (Hat Hut, 2015). Mais nul n’est arrivé à porter aussi haut une musique à ce point vivante, et complètement hallucinatoire. Sur « Good-Bye Tom B. », le saxophone devient aussi gouleyant qu’un vin charpenté et musqué. Bref, comme le vin, la poésie existe en musique. Comme le vent et les lendemains qui chantent (magnifique « Sweet Dragon » dont le sens du tricotage et du détricotage, façon Bunuel, est perceptible dès les premiers instants), la musique de McPhee est celle d’un ermite qui soudain se trouve devant son dieu. Joe McPhee se trouve devant la musique, une musique qui n’a pourtant absolument rien de mystique, mais qui se joue sur la terre et dans l’entrelacs des sarments de la vigne. Peu enclin à la servitude consentie des libations amicales, Joe McPhee boit jusqu’à la lie une musique enivrante et régénératrice. Une musique qui a marqué le XXème siècle et continue de laisser son empreinte dans le XXIème. Unique et magnifique (2).

___________________________________________________________________

(1) Enfin, à partir des années 90, il se fera davantage connaître et apprécier, notamment avec son trio « historique » constitué de Dominic Duval (contrebasse) et Jay Rosen (batterie), baptisé Trio X (à ne pas confondre avec le trio3 d’Oliver Lake avec Reggie Workman et Andrew Cyrille).

(2) Les pièces, dans leur ordre de passage, s’intitulent donc « Knox » (durée : 8’34), « Good-Bye Tom B. » (durée : 6’34), « Sweet Dragon » (durée : 5’35), « Tenor » (durée : 23’26) et « Fallen Angels » (durée : 14’59).

 

Tenor___Fallen_Angels_de_Joe_McPhee