Après le
Live at The Deer Head Inn du saxophoniste Jim Snidero (Savant, 2021), j’ai voulu ressortir ce diamant noir du pianiste Keith Jarrett, enregistré trente ans plus tôt dans les mêmes lieux (un club se trouvant dans une forêt de Pennsylvannie). Publié en 1994,
At The Deer Head Inn est passé plus ou moins inaperçu. Jazz Hot l'avait toutefois estampillé d'un « indispensable » bien mérité. De le réécouter régulièrement me permet de dire que c’est certainement l’un de mes préférés dans la discographie de celui qu’on surnomme de façon un peu snobinarde le « Mozart » du jazz. Et si
At The Deer Head Inn tient désormais une place de choix, il y a une raison : la présence du batteur
Paul Motian . Il contribue grandement à la réussite de cette galette. Du coup, on a droit à un sommet musical inespéré. Enfin, Motian retrouve l'un de ses alter-égo le temps de ce set : le contrebassiste
Gary Peacock . La soirée deviendra mythique, voire « historique ». Avec cette rythmique de rêve, pouvait-il en être autrement ? Quant à
Keith Jarrett , même s’il est le pianiste le plus controversé (et médiatisé) de ces quarante dernières années, ça n'est pas un musicien comme les autres. C'est aussi un arrangeur brillantissime, un pianiste bourré d'idées. A cette époque, il est en pleine possession de ses moyens (un lieu commun que de le rappeler). En tout cas ici, il introduit comme personne, ou comme lui seul sait le faire, des climats indicibles. Une densité et une dynamique qu’il n'a pratiquement jamais retrouvées depuis. Sur chaque titre, que ça soit sur des standards ou sur ses propres improvisations, il dresse des décors étourdissants, d'une élégance inégalée. Au cours de savants préambules (d’autres parleraient de « préliminaires »), il joue en solo (on remarquera cette tendance, ou disons cette approche, dans les ballades, et même dans les morceaux rapides). Enfin, le chant lyrique, avec son expression mélodique, prend ici tout son essor et son épanouissement.
A cette époque, le pianiste creusait vraiment « profond » avec un naturel qui avait de quoi rendre jaloux tous les pianistes de la planète (ou presque). En plus de ça, il ne tombait jamais dans la redite, ni dans la caricature. Le pianiste se renouvelait sans arrêt... Grande époque pour lui et pour nous ! D’aucuns affirmeront qu’au cours de cette soirée de septembre 1992 Jarrett a atteint l’un des sommets de sa discographie. Yep, c’est l'évidence même. La superbe version de « Solar », célèbre composition de
Miles Davis , illustre d’emblée le niveau d’excellence de ce trio. Excellence seulement ? Non, c’est carrément exceptionnel. Quand de surcroît, vous tombez sur une captation « live » de cette qualité-là (presque envie de dire qu’on n’en trouve plus à l’heure actuelle, ou si peu…), les bras vous en tombent. Ce concert est l’œuvre de trois esthètes libérant le chant intérieur. Pour preuve la version de « Basin Street Blues » (composition de
Duke Ellington ) au cours de laquelle, l’humour du pianiste se fait jour. Oui, à cette époque, il ne se prenait pas au sérieux. Flagrant. La détente sur ce titre en ravira plus d’un. Parfait exemple d’un blues où se côtoient humilité, finesse, sens de l’écoute, phrasé et circonvolutions (ne tombant jamais dans le cliché), langueur et surprises à n’en plus finir. La présence de Paul Motian apporte du relief à ce concert dont la durée est celle d’un set de une heure. Faut dire que le batteur est un fin coloriste, un Picasso à lui seul ! Enregistrée peu de temps après la session studio
Bye Bye Blackbird (en hommage au Sorcier Noir qui venait de nous quitter), la musique qui se déploie se fraie un chemin au-delà des coulisses d'un manoir hanté et enchanté ! Pareille session sonne bien mieux que le
Tribute gravé deux ans plus tôt et au cours duquel on entendait quasiment le même répertoire.
At The Deer Head Inn dévoile surtout sept standards qui se promènent vêtus de leurs plus beaux apparats.
Les sept pièces sont en effet des merveilles en termes de tempo, de variations et d’idées harmoniques. Musicalité, rigueur, joie de vivre, bien-être, sens de la dramaturgie sur les plus belles ballades jamais entendues sur disque (« You Don’t Know What Love Is » et surtout « It’s Easy To Remember »). Au cours de ce set, les trois hommes, sans répétition ni règle préétablie, atteignent de façon naturelle et désarmante une rare alchimie. Et à chaque fois que j'écoute ce corpus, ce sont quasiment les mêmes sentiments qui me submergent : je me dis que c’est la musique du ciel ou celle des limbes d’un paradis intérieur. Ajoutez à cela, l’ambiance nocturne d'un club, un public très attentif… Au cours de ce set, jamais ne pointe l'ennui. Bref, vous avez là un immense Classique du jazz ! Passées les premières secondes, l'explosion et la perfection mélodique ne redescendront plus jamais : écoutez la version de « Bye Bye Blackbird », le magnifique « Chandra » (signé
Jaki Byard ), « You Don’t Know What Love Is »…ou encore « You And The Night And The Music » (je ne comprends toujours pas pourquoi ce thème est si peu interprété). Bref, tout cela c'est du nectar ou des gouttes de miel… Et puis, on ne le dira jamais assez : l’histoire du jazz s’écoute en direct, avec cette évidence de la mélodie présente et renouvelée, entre passé, présent et futur, entre sincérité et authenticité, rigueur et humour. Au final, il s'agit là de quelques rayons de soleil d’automne, de lumières boréales qui nageraient au sein d'un lac rempli de truites mouchetées. Le jeu des musiciens apporte une si juste résonance, un décor si passionnant et si fécond (la coda hypnotique de « You Don't Know What Love Is », tout en staccato...), qu'aujourd'hui encore on en serait presque à se demander s'il ne reste pas d'autres bandes issues de la même soirée. Bref, c'est dans la qualité intrinsèque de ce trio que l'innombrable nature apparaît sous sa forme la plus immédiate, que la vérité du brin d'herbe et de la goutte d'eau s'impose à nous de la manière la plus tendre (« It's Easy to Remember »)...
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(1) C’était donc un « inédit » de taille à l’époque, puisqu’à la place de Jack DeJohnette, le pianiste retrouvait Paul Motian, seize ans après leur séparation (écoutez par exemple leur disque
Hamburg ’72 avec le contrebassiste Charlie Haden). On sait que pareilles retrouvailles ne fonctionnent pas nécessairement… Mais ce « gig » à « l’auberge de la tête de chevreuil » (c’est le nom du club qui avait consacré le pianiste alors âgé de seize ans lors d'un premier engagement professionnel… lire les notes du livret) laisse entendre une musique essentielle, un jazz atemporel et indispensable, tant les idées harmoniques sont intarissables. Il s’agit de ces « disques rares » vers lesquels je reviens de temps à autre, assez régulièrement je dois dire. Ce ne fut pas la première fois que les deux hommes (Gary Peacock et Paul Motian) enregistraient ensemble (découvrez leur association au sein du trio de Masabumi Kikuchi dans Tethered Moon). Plus tard, les pianistes Marilyn Crispell et Marc Copland allaient bénéficier de la même rythmique… Tout comme Martial Solal et tant d'autres musiciens.
(2) « It’s Easy To Remember » est vraiment sublime au point que l’auditeur que je suis baisse à chaque fois les paupières dès que débute le titre : en effet, celui-ci est traversé par un sentiment de quiétude et de plénitude indicible. La perfection, comme dirait LD (lire sa chronique si vous n'êtes pas encore convaincus). Que vous soyez donc amateur ou amatrice, néophyte, ou tout simplement amoureux de cette musique (le jazz), et même, qui sait, hyper exigeant(e),
At The Deer Head Inn devrait vous combler et vous accompagner longtemps… Il s'agit à mon sens d'un des plus grands concerts en trio de Keith Jarrett (avec le
Still Live gravé en 1986 à Munich…). Les sept titres que constitue le répertoire atteignent un tel épanouissement, une telle hauteur, une telle profondeur... Même lors des concerts filmés (ceux que l'on trouve ici et là sur la toile), le standards trio n'atteint pas les sommets que l'on trouve
At The Deer Head Inn . S’il n’y avait qu’un mot, ça serait celui-ci : « indispensable ».