Clifford Jordan Live At Ethell´s Lush Life

 

Il y a toutes sortes de lieux et autant de façons d’écouter de la musique. Au casque, sur son sofa, sous la douche, au lit, en voiture, en joggant, à la radio ou sur disque, seul ou accompagné, ou bien dans un club paumé de Baltimore... Et il y a autant de sortes de « mélomanes ». Les attentifs, les distraits, les paresseux, les marrants, les pas-marrants, les puristes, les fermés, les ouverts, les musiciens amateurs ou professionnels, les critiques sur amazon, les critiques de magazine, les experts, les spécialistes, les dilettantes, etc. Certains seront à la recherche de la galette qui fera la différence, qui les touchera au plus profond d’eux-mêmes, tandis que d’autres ne prêteront qu’une attention mineure à un disque ou à un concert – que ça leur parle ou non, c’est le moindre de leur souci, et une musique de fond leur suffira amplement ; l’art, les artistes, ils s’en moquent un peu. Chacun ses passions, vous me direz. Voici pourtant un saxophoniste passionnant et carrément sous-estimé ! Une injustice et une méprise qu’il faut vite réparer ! Clifford Jordan (1931-1993), né à Chicago, commença une carrière prometteuse sous le label Blue Note (en 1957, il grava d’abord ce sommet du hard bop, Cliff Craft aux côtés du bugliste et cornettiste Art Farmer, puis ce chef-d’œuvre inoubliable, Blowing from Chicago, aux côtés du saxophoniste John Gilmore, déjà partenaire de Sun Ra) avant de jouer aux côtés de Charles Mingus et Eric Dolphy (The Great Concert of Charles Mingus). Clifford Jordan, c’est d’abord une sonorité chaude, généreuse, incomparable, un velouté, une chaleur, une rondeur et un goût musqué, sans ornements futiles, une beauté dans le phrasé, teintée de blues et de swing. Une capacité à moduler et à chalouper les mélodies comme lui seul savait le faire ! Un jazz raffiné à l’extrême ! Je l’avais découvert au moment où j’écoutais pour la première fois Johnny Griffin, Booker Ervin et John Gilmore, il y a une vingtaine d’années. Ce fut bien entendu un choc sans précédent ! On ne peut rester indifférent à la sensibilité et la sonorité qui se dégage de ce saxophone ténor puissant et chaleureux à la fois. Son jeu est bien entendu très ancré dans le blues et le hard bop. Et c’est un jazz de toute beauté comme en témoigne une nouvelle fois ce superbe « live » capté au club Ethel de Baltimore les 16-18 septembre 1987.

Le disque sera publié par le label Mapleshades en 1990, et son tout dernier album (en big band) le fameux Play What You Feel gravé cette même année ne sera quant à lui publié qu’en 1997. On pourrait presque rapprocher Clifford Jordan (du moins par moments) d’un Ben Webster ou d’un Coleman Hawkins, et même d’un Lester Young. Pour l’heure, il est entouré d’une fine équipe, à savoir Kevin O’Connell au piano, Ed Howard à la contrebasse et… ô divine surprise… (roulements de tambours)… Vernell Fournier à la batterie ! Autrement dit le batteur légendaire d’Ahmad Jamal des sessions historiques que l’on a entendues dans Live at the Pershing ou encore Live at The Spot Lite Club. L’année précédente, le quartet venait de graver une session studio (Royal Ballads, Criss Cross, 1986). Le premier intérêt de la galette ci-présente, c’est bien entendu le fait que ça soit une captation « live ». Rien de mieux au final que de savourer, dans les meilleures conditions (le club pour sa chaleur, pour son public, mais aussi pour la spontanéité et la proximité des musiciens), une musique qui se joue dans l’instant, dans une atmosphère unique. Le club Ethel se trouve donc à Baltimore (et pour moi, un club sera toujours plus appréciable qu’une grande salle) ! Et nous avons là l’équivalent d’un set quasi-parfait (61 minutes), pour ne pas dire inoubliable ! C’est d’ailleurs l’un de ces disques rares que je réécoute régulièrement. Le répertoire est préparé aux petits oignons. Sept titres faramineux donnant un luxe de climats, entre ballades et morceaux péchus, hautement fringants. Bref, la grande classe ! Cela pourrait ressembler à une banale jam-session. Il n’en est rien. Nous assistons bel et bien à un concert d’anthologie. Tout repose sur cette saveur, ce sens de l’espace entre les musiciens, ce naturel exquis qui se joue pendant une heure ineffable. Les musiciens prennent un plaisir évident, et le public également. On imagine celui-ci bouché bée, rempli de joie et d’émotions, bref aux anges (mon dieu, comme j’aurais aimé être là aux cours de ces trois soirées !). Perfection de la mise en place, sonorités suaves du saxophone ténor. Et une rythmique de rêve ! Tout pour vous combler !

Mais revenons au répertoire. Vous n’êtes pas au bout de vos surprises (et pourtant, dans mes évaluations, je suis quand même très « tatillon » de ce côté-là aussi). Compositions personnelles ou standards, ça doit être inoubliable tout comme l’interprétation. Il y a d’abord cette version de « Summer Serenade » (une composition du saxophoniste Benny Carter qui d’emblée donne le ton et le niveau d’excellence de ce quartet de rêve), puis « Lush Life » (de Billy Strayhorn, le pianiste-compositeur et alter-ego de Duke Ellington, un thème au cours duquel on entendra Clifford Jordan chanter au début et à la fin du chorus ! Inédit !), « Round Midnight » (du pianiste et génial compositeur Thelonious Monk, là encore une version d’anthologie !), « Blues in Advance » et « Little Boy for So Long » (deux pièces signées Clifford Jordan aux contours très blues et « jazz roots »), « Arapaho » (composé par Barry Harris, l’un des derniers pianistes bop, fidèle disciple de Bud Powell, un morceau de bravoure, un sommet !), et enfin « Don’t Get Around Too Much Anymore » (composé par le grand, l’immense Duke Ellington). On admirera tour à tour le jeu du pianiste (belle mise en place, fermeté, jeu fluide, ponctuations), mais aussi le drive unique de Vernell Fournier (feutré et magnifique aux balais), avec un solo monstrueux sur « Arapaho » (on se demande s’il n’a pas quatre bras et quatre mains !). La contrebasse est un peu sur-amplifiée, mais ça n’enlève rien au charme de la galette. Et le fait d’entendre Clifford Jordan chanter sur « Lush Life », si au début, j’ai tiqué, au final, c’est d’une telle sincérité qu’on ne boudera pas notre plaisir. Plaisir renouvelé à chaque fois que l’on réécoute cette perle rare (Et ce pianiste, quelle intensité dans son jeu !). Clifford Jordan avait trouvé là de vrais interlocuteurs, acquis à la musique avant toute chose. Un superbe quartet en somme ne formant qu’une seule et même voix. Le genre de galette qui ne doit pas passer inaperçue, ni aujourd’hui, ni demain ! Un disque que je réécoute souvent et dont j’espère que vous en ferez autant. Attention, c’est vraiment une perle rare et je ne mâche pas les mots. Seul souci : le prix affiché. 20 euro, c’est assez élevé. Mais vue la qualité exceptionnelle de ce set de une heure, et comparé à pas mal de « non-événements » que l’on voit sortir par wagons entiers ces temps-ci, « Live at Ethel’s » gagne la palme haut la main !

Live at Ethel's de Clifford Jordan