Eskelin - Weber - Griener at unerhört! 2016: China Boy

 Quand sort un nouveau disque d’Ellery Eskelin, saxophoniste ténor majeur de la scène downtown de New-York, qui n'est pas tout émoustillé et impatient d'en découdre ? Depuis ses débuts remarqués (et remarquables), en 1990, notamment avec la publication de son premier disque en trio (Forms, gravé aux côtés du contrebassiste Drew Gress et du batteur Phil Haynes), et surtout depuis son trio mythique (pour ne pas dire « historique » aux côtés d'Andrea Parkins et Jim Black), Eskelin a élargi son public (ce collectif fut l’occasion pour le saxophoniste de creuser son sillon et de quelle manière !). Les amateurs gardent forcément un souvenir impérissable de ces années là (de 1994 à 2007) au cours desquelles le saxophoniste a développé une sonorité unique, à la fois oblique et sidérante, avec des entrelacs mélodiquement vertigineux (Arcanum Moderne, publié par le label Hat Hut en 2003 marque sans doute l’apothéose de ce superbe trio). Son approche instrumentale consistait à assembler des vignettes dans une mosaïque scintillante et à organiser ses improvisations autour de quelques motifs, les faisant exploser dans une hypnose paroxystique ! Bref, le format du trio est ce qui lui convient le mieux et chaque nouvelle publication très attendue. Un retour aux sources du jazz marque désormais sa musique, sans pour autant délaisser son goût pour l’exploration. Et puis quelle sonorité ! C’est actuellement l’une de plus belles du circuit ! Le niveau de création de ce musicien, la fraîcheur de sa démarche, loin des gimmicks propres au genre, loin de toute convention, nous laissent à chaque fois sur le carreau. Et puis il y a cette sincérité et l’excellence d'un niveau qui me font dire qu’Ellery Eskelin est un musicien d’une importance capitale. Qui en douterait aujourd'hui ? (1)

Sonorités veloutées, largeur et profondeur des idées, un style inimitable, une figure majeure parmi les musiciens, de ceux qui comptent vraiment, c'est sans aucun doute Ellery Eskelin. Musicien complet doté d’une culture musicale énorme, compositeur exceptionnel, toujours inspiré, et enfin possédant un son identifiable dès les premières mesures, il est avec Tony Malaby, Roy Nathanson et quelques autres à faire la différence ! Depuis la dislocation de son trio avec Parkins et Jim Black (il y a huit ans), Sensations of Tone est certainement l’un de ses albums les plus aboutis. Une vraie réussite en tous cas. Tout récemment, j’ai salué un ou deux albums, notamment The Destructive Element de la pianiste Angelica Sanchez (paru chez Clean Feed en 2012) puis Set the Alarm for Monday du batteur Bobby Previte (Palmetto, 2008) et enfin le sublime (un vrai chef-d’œuvre) Unfold Ordinary Mind du clarinettiste Ben Goldberg (2013). On n’oubliera pas non plus de mentionner l’admirable Trust de Jozef Dumoulin (Yolk, 2014). Ainsi, après la publication de sa performance solo (Solo live at Snugs, 2015) et un sublime live au festival de Willisau (Willisau Live fut capté en trio, avec Gary Versace et Gerry Hemingway, publié en 2016), voici donc le dernier bébé acouché cette fois-ci en studio, dans un trio inédit (à ma connaissance, les trois hommes n’avaient jamais enregistré ensemble). Gravée le 15 février 2016 à Brooklyn (New-York), la musique alterne tradition (style New Orleans et jazz des années 20) avec un jazz beaucoup plus expérimental (sic). La rythmique est composée de Christian Weber (contrebasse) et de Michael Griener (batterie), deux musiciens européens avec lesquels Ellery Eskelin s’est trouvé des affinités électives en 2011 suite à une tournée européenne (2).

Christian Weber, nous l'avions découvert il y a une dizaine d’années, lorsqu’il jouait aux côtés de Michel Wintsch et Gerry Hemingway, dans le fameux Less is More (Clean Feed, 2008), un triangle remarquable ! (3) Une sonorité magnifique à la contrebasse. Son boisé et souple, une approche là encore très proche d’une poésie musicale, une écoute de tous les instants, une précision dans son jeu tout en pizzicati : le nouveau contrebassiste du pianiste Michael Wollny (écoutez par exemple Nachtfarten) est ici un sacré atout. Enfin, signalons que Weber participe activement dans le combo du saxophoniste Oliver Lake (All Decks et For a little Dancin’ par exemple). Quant à Michael Griener, il m’était totalement inconnu. Mais quel jeu feutré et percussif ! Ici, le concept est hallucinant (alterner morceaux issus de la tradition jazzique avec d’autres qui s’inscrivent davantage dans le jazz contemporain, l’exploration et même le free jazz). Le résultat se révèle d’une fraîcheur stupéfiante. « Ditmas Avenue », par exemple, est un échange, une avancée en territoire inconnu, entre tâtonnements et interrogations (le rôle de la contrebasse y est fascinant). On a là un vrai dialogue. Les prises de risques sont phénoménales, entre surprises (cette version de « Moten Swing ») et humour (le truculent « China Boy » et le Tex Averyesque « Dumbo ») ! A la fois très écrit et très spontané, Sensations of Tone vous redonne une certaine candeur, et surtout vous réconcilie avec la vie et l’essentiel qui va avec, au-delà des chapelles et esprits bien trop sérieux. On dit souvent que le jazz est d’une aridité cérébrale insupportable. Ici, c’est tout le contraire. On y trouvera même un clin d’œil au Way Out West de Sonny Rollins. C’est donc une musique viscérale qui se joue de tous les genres, et quand le trio interprète une composition tirée du répertoire de Fats Waller (superbe version de « Ain’t Misbehavin’ »), les bras vous en tombent.

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(1) Pour qui aimerait découvrir ce saxophoniste ténor aux sonorités amples, ce nouvel album publié par le label Intakt constituera une sacrée découverte. Doté d’une technique époustouflante, Eskelin ne tombe ni dans la démonstration ni dans le piège des schémas préfabriqués. Une nouvelle fois, il n’est jamais là où on l’attend, mais son feeling, lui, est toujours intaKt... A l’heure qu’il est (février 2017), c’est simple. Pour moi, il y a déjà deux sérieux candidats pour l’album « jazz de l’année 2017 » : ce Sensations of Tone d’Ellery Eskelin et puis Piano Song, la toute dernière publication du trio de Matthew Shipp (avec Michael Bisio à la contrebasse et Newman Taylor Baker à la batterie). Un disque somptueux que je compte prochainement chroniquer… A bon entendeur. Et surtout, je vous souhaite à toutes et à tous une excellente heure d’écoute !

(2) Voir les notes de livret signées par le saxophoniste, qui rappelle l’origine du projet. Encore une fois, Ellery Eskelin s’y montre attachant, d’une humilité incroyable. Un vrai penseur et un sacré écrivain.

(3) Cette association avec le pianiste suisse se poursuit à ce jour. On notera enfin que dans Sensations of Tone le contrebassiste a décliné toute amplification et sur-amplification sur sa contrebasse, préférant ainsi une sonorité naturelle de toute beauté. Scott LaFaro en serait ravi !

 

Sensations of Tone de Ellery Eskelin