Backgammon, une composition de Walter Davis Jr.

 

 

 

La discographie du pianiste Walter Davis Jr. (1932-1990) présente une chronologie assez surprenante. Après un premier succès en leadeur (Davis Cup, chez Blue Note en 1959) et quelques projets annexes avec des musiciens de la même écurie (il a participé à quelques enregistrements de Donald Byrd, de Jackie McLean et même d’Art Blakey), on constate une inactivité discographique sur une bonne dizaine d’années (jusqu’au milieu des années 70). Le fait est que le pianiste avait quitté la scène jazzique pour devenir tailleur dans le textile (sic)… Son jeu très influencé par Bud Powell ne sera jamais une caricature de celui-ci. Comme tous ces pianistes plus ou moins oubliés (que l’on songe à Larry Willis, ou encore Walter Bishop Jr.), son phrasé est en fait très personnel. C’est surtout un pianiste « marginal » pour qui j’ai une immense tendresse. Musicien qui pense son art, et réfléchit sur sa manière de jouer, il me donne toujours le sentiment de chercher les bonnes notes, les bons accords, et quand il les joue, il les malaxe pour en ressortir toute la sève... Pas pour rien qu’à son retour, quand il reviendra sur le devant de la scène, il côtoiera Thelonious Monk alors à la fin de sa vie… Un excellent musicien (le guitariste Noël Akchoté) m’a parlé tout récemment de Walter Davis Jr. (qu’il en soit remercié) et c’est bien sûr grâce à lui que j’ai pu découvrir tout un pan de la discographie du pianiste. Si elle est rachitique (on ne compte pas plus de dix disques en leadeur), elle n’en propose pas moins quelques perles, dont ce Scorpio Rising gravé en juin 1989 (dans le format du trio de piano, contrebasse, batterie). Ce fut là l’ultime enregistrement en leadeur du pianiste avant de nous quitter l’année suivante. Ainsi, trente années séparent Davis Cup de Scorpio Rising (1959-1989). Une carrière chaotique donc, mais au cours de laquelle le pianiste n’était pas à court d’idées. Loin de toute démonstration technique, il s’en montra que plus attachant.

On pourrait dire que Walter Davis Jr. est un « musicien pour musiciens ». Mais que les amateurs de jazz ne s’y trompent pas, c’est un pianiste passionnant. Bref, il n’y a pas de raison de ne pas l’apprécier. Mais en aucun cas ne peut-on écouter et savourer sa musique si l’on est pressé, si l’on fait dans le « zapping culturel », si l’on ne sait pas s’arrêter le temps d’un disque, et si de surcroît on a beaucoup de m#### dans les oreilles. Le pianiste est en fait une sorte de poète, nous livrant ses secrets à cœur ouvert. Pour s’en convaincre, on réécoutera son œuvre en solo (en hommage à Monk). Il n’était pas un « génie », et le savait bien, d’ailleurs le mot « génie », signifie-t-il quelque chose ? Mais quelle humanité dans son jeu ! Ici, elle transparaît sous chacune de ses notes. Pour preuve les trois ou quatre albums que je considère comme les plus réussis et les plus représentatifs de son art : New Soil aux côtés de Donald Byrd et Jackie McLean (Blue Note, 1960), mais surtout Soul Mates aux côtés de Charlie Rouse et Sahib Shihab (ce disque édité par Uptown records sera malheureusement édité après la mort de Rouse, Shihab et Davis, en 1993), puis In Walked Thelonious (sa performance de piano solo autour du répertoire du Moine s’incarne en un chef-d’œuvre absolu). Enfin, il gravera cet ultime disque avant de décéder bêtement l’année suivante pour avoir trop longtemps négligé sa santé… Pour l’enregistrement de ce disque gravé pour le label danois SteepleChase, Walter Davis Jr est entouré de Santi Debriano à la contrebasse et de Ralph Peterson à la batterie.

Le pianiste n’a pas beaucoup enregistré dans ce format (personnellement, je n’ai écouté que celui-ci). Et pourtant ça lui va comme un gant ! Comme on dit, ça fonctionne du tonnerre ! Pas de flotte dans la chair de cette coquille Saint-Jacques ! Le répertoire est bien foutu et la sonorité exceptionnelle. Mieux, c’est un jazz robuste, solide et tendre à la fois. Dans la tradition du bop, c’est de mon point de vue une réussite majeure. Scorpio Rising pourrait même être à Walter Davis Jr ce que Sea Changes est à Tommy Flanagan, et si l’on fouillait un peu, on évoquerait également Just in Time de Larry Willis, ou encore Wanton Spirit de Kenny Barron, deux disques qui s’inscrivent dans la même veine, dans la même configuration, assez semblables en termes d’intensité, mais aussi en termes d’inspiration. Pas mal de variation dans les climats. La session débute avec « Backgammon » (composition du pianiste et un titre tout récemment repris par Ralph Peterson dans Triangular III, disque publié par Onyx records en 2016). C’est une composition qui vole haut et donne d’emblée à entendre l’excellence du niveau de ce trio sur-vitaminé. Car il s’agit bien de cela ici : un jazz énergique, mais tendre aussi, comme en témoigne l’admirable composition suivante « Why Did I Choose You ? » dont le velouté de l’ensemble laisse rêveur ! La version de « Just One of Those Things » débute de manière fracassante sur les staccatos puissants du pianiste, dignes d’un Ahmad Jamal (sic) avant de s’envoler dans les sphères du bop le plus échevelé. Lignes claires, thématique identifiable, swing de haute tenue, tout contribue à faire de cette version l’une des meilleures qui soient. Elle est même dépoussiérée comme ça n’est pas permis ! Avec « Pranayama », le trio assure sur un mid-tempo, entre idées ingénieuses autour d’un détour et lignes claires. On notera enfin une version très réussie de « Skylark ». Une œuvre singulière et qui dans l’art du trio se révèle l’une des plus passionnantes qui soit (1).

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(1) Ce disque, sur le plan harmonique, est à la fois « simple » et très beau bien sûr, et même au-delà (que l’on écoute cette version sublimée de « Skylark » ou encore « Two Different Worlds », d’une richesse harmonique hallucinante, très « churchy » dans son évocation). Personnellement, je suis davantage touché par ce genre de démarche plutôt que par celle d’un technicien hors pair qui m’en mettra plein la vue. Non pas que le jeu Walter Davis Jr. soit dénué de technique. De la technique il en a. Mais celle-ci doit d’abord servir les émotions. Et là, franchement, c’est réussi. Bref, je ne suis pas là pour compter les points. Il y a et il y aura seulement des manières de paraphraser et d’autres qui ne le seront pas. Ou quand le manque de soin, pour apparent qu’il soit dans cette session (mais pour Monk, on pouvait en dire autant), est avant tout une démarche honnête et sincère. Et c’est cela, je crois, l’esprit du jazz. Pas la pureté ou la perfection. Non, le vécu, d’abord, l'intention et la sincérité dans le jeu, ensuite. L’esprit d’un homme. L’esprit d’un musicien. Petit bijou donc que ce Scorpio Rising méritant sans problème ses 5 étoiles. Un enregistrement qui compte et comptera pour tous les amoureux d’un jazz sans fioriture ni esbroufe.

Scorpio Rising de Walter Davis Jr