Ralph Peterson Trio with The Curtis Brothers Perform Backgammon

 Voici un extrait vidéo (oh les veinards !) tiré de ce live qui n'a pas de prétention, si ce n'est que seul compte le plaisir de jouer... Efficace, y a pas à dire... ;-)

 

 Voici un disque de jazz contemporain mené par un batteur incontournable. La galette semble avoir peu de lisibilité dans la presse et c’est bien dommage ! Car il s’agit d’un enregistrement en tout point réussi. Des disques de cette dimension, il y en a quelques uns (beaucoup même) mais au final si peu illustrent le sentiment d’urgence et le plaisir de jouer que l’on trouve dans celui-là. Je suis loin d’avoir tout exploré, de tout connaître (plus ça va et plus je réalise mon ignorance). Signalons toutefois quelques pépites signés par des batteurs ayant mené à bien leurs projets. Art’s Delight du génial Art Taylor (séance Blue Note de 1960), Drums Unlimited de Max Roach (chez Atlantic, 1965), At this Point in Time de ce géant de la batterie que fut Elvin Jones (Blue Note, 1974), Spring de Tony Williams (Blue Note, 1965) ou encore les disques de Paul Motian sous le label ECM. Pete La Roca, avec son fabuleux Basra (Blue Note 1965) ou encore Swing Time (Blue Note, 1997), a su lui aussi mettre en valeur le rôle individuel et collectif de la batterie jazz (son tout dernier disque avec Dave Liebman est une pépite). Je songe également à un disque de Tony Reedus (le grand batteur de Mulgrew Miller). Ce musicien possédait un drive magnifique, et dans les années 90 avait signé un album bien foutu ou pour tout dire inoubliable (Minor Thang paru chez Criss Cross). Les disques d’Art Blakey avec ses jazz messengers, eux aussi, nous viennent à l’esprit, forcément (recommandons par exemple Free for All, ce brûlot incandescent du hard bop que je considère à ce jour comme son manifeste le plus enthousiasmant !). Enfin, on pourrait continuer indéfiniment, et mentionner quelques albums de Daniel Humair, de Nasheet Waits, ou de Ches Smith, etc. On n’en finirait pas.

Comme le titre le suggère, ce disque est le troisième de Ralph Peterson Jr, après Triangular I en 1988 aux côtés de la pianiste Geri Allen et du contrebassiste Essiet Essiet, puis Triangular II aux côtés du pianiste David Kikoski et du contrebassiste Gerald Cannon (1). Triangular III sorti en avril 2016 s’inscrit dans la continuité des précédents, autrement dit dans la pure tradition jazzique dans sa mouvance bop et hard bop. Ce batteur redoutable et incontournable de la scène new-yorkaise (depuis qu’il se fit remarquer au milieu des années 80 avec son Presents The Fo’Tet) se produit régulièrement en club et sur disques. Là encore, je suis loin de tout connaître. Mais, pour celles et ceux qui recherchent un jazz de qualité, à la fois subtil et efficace, son nom n’est pas à négliger. Sa « dette », il la doit d’abord à Art Blakey, bien sûr. Il constitue d’ailleurs une sorte de passerelle entre celui-ci et Roy Haynes, en passant par le redoutable Michael Carvin et pourquoi pas le survolté Jeff « Tain » Watts… Sa puissance de frappe impressionne toujours (il suffit de voir quelques vidéos sur la toile pour s’en convaincre). Ce disque possède un intérêt de taille, et si je veux en parler, c’est pour au moins cette raison : il s’agit d’un « live » sur-vitaminé et bourré d’énergie. La configuration est celle du trio de piano, contrebasse, batterie (les trois musiciens sont hyper soudés et leur jeu est à la fois ferme et souple). Ce très beau set avec « ambiance de club » (et une qualité sonore exceptionnelle) fut capté au studio Firehouse 12 en 2015 (devant un petit public). Il rappellera parfois la collaboration qu’eut le batteur aux côtés de ce génial pianiste que fut Walter Davis Jr. (voir la fameuse session Scorpio Rising, parue chez Steeplechase en 1989).

Le mérite de cette galette est double. Non seulement parce que Peterson fait montre d’un jeu phénoménal (j’ai même longtemps hésité à mettre 5 étoiles…) mais aussi parce qu’en enregistrant ce disque très énergique avec les frères Curtis (Zaccai au piano et Luques à la contrebasse, deux jeunes trentenaires, fraîchement sortis du conservatoire et anciens élèves du batteur), Peterson était gravement malade (cancer du colon contre lequel il se bat encore aujourd’hui…). Et puis, la fraîcheur de la session ne fait aucun doute. C’est du très haut niveau. Une session remarquablement solide comme on en entend rarement. Peterson est bien entendu l’intérêt majeur de ce « live », lequel a par ailleurs été filmé (on trouvera une ou deux vidéos sur youtube). L’équivalent d’un set (66 minutes) tout feu tout flamme : ça carbure au kérosène pour un long voyage, et au bout d’une heure, on se demande comment ils en sont arrivés à un tel degré de connivence et d’interaction. Avec beaucoup de travail, de sueur et de patience, sûrement. Le répertoire alterne standards (« Inner Urge » de Joe Henderson, « Beatrice » de Sam Rivers, « Skylark » de Hoagy Carmichael et Johnny Mercer) et compositions du pianiste et mentor de Ralph Peterson (Walter Davis Jr.). Ainsi trouve-t-on le survolté « Uranus », le non moins roboratif « Backgammon » et « 400 years ago and Tomorrow ». Deux compositions de Zaccai Curtis font partie aussi du programme : « Moments », sorte de poème afro-cubain et surtout « Manifest Destiny », du jazz modal, avec un caractère dramaturgique non négligeable. Zaccai Curtis est vraiment doué, évoquant tantôt Bill Evans tantôt Mulgrew Miller (surtout ce dernier), jouant même dans ses staccatos ce type de claves cubaines que l’on trouve chez Chucho Valdés.
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(1) Verdict : quatre étoiles, car je trouve la galette de Walter Davis Jr. un poil dessus en termes de jeu, d’inspirations et d’interaction. Cela dit, ne gâchez pas votre plaisir, écoutez ce brûlot, ce live. Ah, si seulement, l’intégralité du concert pouvait nous être restituée en vidéo !