Les politiciens et le public sont à vomir... Les deux. Pourquoi un tel mépris de ma part ? Parce que les deux tiers de la population mondiale lisent le même genre de journaux, regardent la même télévision, les mêmes émissions, commentent ad-nauseum les mêmes événements, se nourrissent de ce genre de vétilles, lisent chaque matin et chaque soir les mêmes feuilles sans y trouver de manière fantaisiste ou poétiques les répercussions mentales des situations ou des événements. Vous me direz : mais qu’y a-t-il de poétique dans la politique ? Rien, rien. Et absolument RIEN. Tout est écrit et dit sans l’angle du vécu. Sans la moindre honnêteté. Sans la moindre distanciation. Propagandes, en veux-tu en voilà ! Continuez donc d'aboyer et pleurez encore ! Demain, ça sera pareil. Les articles du Times, du New-York Times, du Guardian, du Monde, de Libé, et de bien d’autres encore, même les journaux en marge ou ceux dit « underground », n'ont d'autre but que de fournir à leurs lecteurs des sujets qui leur permettront de se donner des airs doctes devant leurs collègues et néanmoins concurrents, le matin, pendant les minutes d'échauffement - voire de leur fournir le thème de la journée : « T’as vu l’investiture de Mr T hier soir ? Hey, ça fait peur, hein ? Que nous réserve-t-il ? Et Le Pain, dans 4 mois, t’en penses quoi ? On aura le même prix ? ». L’intolérance politique alliée au populisme médiatique a pour conséquence l’intolérance et le manichéisme du public. Le public est possédé. C’est foutu. Il aime se gargariser de toute ces nouvelles qui nourrissent sa haine. Sa folie aussi. Haine de soi, haine de l’autre. Ça n’est pas joli à voir, et c’est encore moins joli de se l’avouer. La haine vient quand on se croit capable de parler de tout, d’embrasser tous les sujets. Zemmour, Onfray nous en donnent quotidiennement des exemples. Ça s’appelle l’opinion publique. « Et l'opinion…, je ne vous l'apprends pas, « c'est comme le trou du cul, tout le monde en a une ». Montagnes russes en perspective. Notre monde serait-il à ce point bipolaire ?

 Pire encore, les voilà bientôt à vous apostropher à la manière de tous ces fachos, avec vigueur, vulgarité, et grossièreté, sans silence, sans humilité, sans ressentir les choses avant de parler, les poings sur la table, le regard torve et triomphaliste. La haine de l'autre, et ce triomphalisme dégoulinant de partout. Sera-t-il possible un jour de ne rien dire sans être accusé de tous les maux ? Bref, rien qui surprenne tellement dans cette évocation d’individus projetés dans le vide spatial, où tout se nourrit de préjugé, de puissance, de mépris et de jugement basé sur l’apparence… Obama ou Trump ? L’endroit et l’envers de la même médaille. L’endroit et l’envers du même décor. Bipolaire, je vous dis… Et pourtant, le commun des mortels ne demeurerait conscient qu'une quinzaine de secondes s’il se démarquait de ce que raconte la presse. Il serait sans doute tout à coup conscient des mille et une facettes du monde et de lui-même. Ah, s’il pouvait aussi se dégager de toutes ces représentations monolithiques et manichéennes ! Comme s’il n’y avait que deux mondes possibles. Comme s’il n’y avait que le bien et le mal. C’est néanmoins le message que véhiculent encore et encore télévision et internet. Un moralisme nauséabond ! Ce qui rend bien sûr relativement superflue toute considération sur les sensations et les réactions afférentes. Quant aux silences nécessaires, et aux réflexions utiles, n’en parlons pas…

 Cette journée d’investiture me fait « chier » (pardon, du coup, je deviens grossier), comme la prochaine qui se tiendra dans quatre mois en France… surtout si c’est pour lire le même genre de connerie dans la presse et sur les réseaux sociaux. Toujours les mêmes petits malins qui empochent (la presse, puis les politiques = même circuit fermé où tout est fait pour que nous nous haïssions les uns les autres). Ainsi, donc, dans ce déversement de haine à venir, il va falloir supporter les crétins plus longtemps, ceux qui parlent pour ne rien dire, qui vous interrogent sur tout et n’importe quoi, qui ont l’œil scrutateur et inquisiteur, qui aimeraient bien vous cerner, mais quand la chance tourne enfin pour vous, et qu’on vous fout la paix, c'est plus le moment et elle ne vous donne jamais ce que vous vouliez... On prend alors le désespoir pour de la sérénité… Combien de temps encore va-t-il falloir supporter la connerie des gens ? Même pas envie de méditer là dessus, juste attendre que sonne le glas final… Me coupe du monde de plus en plus, pas envie de m'affilier à un parti quel qu'il soit, ni à un club du livre archi-barbant dont les lectrices seraient prêtes à s'étriper pour savoir si tel ou tel antihéros ressemblerait à leur ex-mari ou à Donald Trump. Pas envie de me justifier sur tout, sur mes connexions dans ce monde ultra-connecté, qui s’imagine tout connaître sur tout le monde. Ce monde qui court à sa perte, qui ne sait pas être poétique, ni flâner. Trump a gagné parce que le monde se trumpe depuis longtemps. Il s’est toujours trumpé d’ailleurs. Voilà pourquoi la démocratie existe et voilà pourquoi les démocraties sont parfois devenues des empires fascistes axés sur la notion du bien et du mal seulement. Je suis le bien, l’autre c’est le mal.

Bref, chaque jour, avec cette électricité bon marché, avec cette lumière artificielle, on vous trumpe, on vous travaille, on vous agite, on vous exhorte par écran interposés, on excite votre haine, on veut entendre vos cris, votre stupeur, vos plaintes, et le vomi qui va avec, on fait de vous des êtres insatisfaits et moutonniers, des esclaves. Le but et le terme de cette entreprise sont une fois de plus la guerre : celle que vous aimez regarder à la télévision, celle que vous aimez filmer, celle qui approche, celle qui vient, larvée ou pas, civile ou non, et forcément, de part et d’autre, avec d’un côté des hommes politiques belliqueux, de plus en plus autoritaires, et de l’autre un public tout aussi belliqueux et tout aussi autoritaire, assoiffé de pouvoir, de possessions, de territoire, de clôtures, public désespérant ayant une opinion sur tout, n'ayant la patience de rien et pour rien, commentant le rien et le vide... Hélas, il oublie que ça n’est pas la politique qui doit le gouverner. Ce qui doit le gouverner, c’est lui, en étant hors-champ.

Mais la soif de pouvoir ! Hmmm, LE POUVOIR, comme c’est bon ! J’imagine que lorsqu’on y a goûté, on ne peut plus s'en passer. C’est si bon de dominer sur son prochain, celui qui est « proche » (réellement ou virtuellement). C’est si bon de connaître ou de posséder un TITRE brillant… Le « titre », mon cul ! Voilà pourquoi la politique passionne de plus en plus le public. Et voilà pourquoi (gros paradoxe) tant de « respect » pour les politiques, les institutions, les généraux, les inspecteurs, les chefs, les hommes forts. Le titre ! Mon verdict : ne plus aller voter. Quand tu votes, tu votes pour un titre, le titre d’un représentant, mais un titre malgré tout ! Un décorum, un truc qui te fait croire, de surcroît, que t’as du pouvoir avec ton bulletin de vote, et que ça va changer quelque chose. La concurrence, la compétition, tout vient de là aussi. Voter pour le meilleur, pour le plus compétent. Parce que lui, ou elle, a un « titre » ! Mais aujourd’hui, le pire, c’est que cette mascarade consiste à aller voter pour le plus « photogénique », ou la plus grande gueule, le plus beau, le plus riche, le plus violent, le plus autoritaire, le plus grand, le plus stupide. Les dépossédés ne votent pas. Ce sont les possédants qui votent, d’une manière ou d’une autre, suivant leurs propres intérêts. Les voilà donc les nouvelles valeurs d’aujourd’hui. C’est à celui qui se rendra plus « GRAND » encore: sur les écrans et sur les téléphones portables ! Ce qui est grand est à toi ! C’est possible ! Make yourself GREAT again ! Oui, la folie des grandeurs, être le meilleur, avoir les plus grosses couilles, le faire savoir ou le faire croire, en foutre plein la vue ! Trump a gagné, parce que le public de la télévision et d’internet a gagné. Le public des plaisirs passagers, le public des mélodies faciles, le public des paillettes et des superficialités, le public de la surconsommation, c'est lui qui règne. Mes amis pauvres, quant à eux, ils ont oublié qu’il vaut mieux de ne pas avoir grand-chose et la paix à la maison, plutôt que d’être riche et avoir une vie de branque, à mentir, tricher, trahir, et avaler tout un tas de médocs pour se calmer les nerfs avant de finir par claquer d’un infarctus. Le maillon faible n’a jamais été de ce monde. On le méprise, comme on méprisait le Christ. Il n’a qu’à déguerpir et crever lui aussi. Oui, dans ce monde, il n’y a pas de place pour les maillons faibles, ces parasites, ces branleurs, ces oisifs, ces flâneurs. Oh, Baudelaire, s’il te plaît, reviens-nous et nourris-nous de ta poésie !

Bref, sans prendre tout au premier degré, tout cela est limpide et simple quand même, non ? Chaque homme, chaque femme, pourraient le comprendre, pourraient aboutir à la même conclusion à quelque chose près, s’il se donnait simplement la peine de réfléchir une heure. Mais personne n’en a la volonté; personne ne veut s’éviter le prochain conflit; personne ne veut épargner à soi-même et à ses enfants le prochain massacre de millions d’hommes, si c’est au prix d’un tel effort. La guerre, ça fait longtemps qu’elle existe : au travail, dans la famille, dans son propre pays, sur la route. On ne sait pas ce qu’on dit. On ne sait plus ce qu'on fait. Règne de l’impulsion, du tweet, du « like », de l’image. De la réflexion, pas vraiment. La décence ordinaire s’est volatilisée depuis des décennies, j’ai l’impression. Paradoxe : la vie est une question de survie. Manger ou être mangé. Les hommes aiment à se nourrir de la peur de l’autre. Ils ont peur d’être mangé. De tout perdre. Ils en oublient cette parole essentielle des évangiles : « Amassez-vous des trésors dans le ciel, où la teigne et la rouille ne détruisent point, et où les voleurs ne percent ni ne dérobent. Car là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur » (1).

Réfléchir une heure ; rentrer en soi-même pendant un moment et se demander quelle part on prend personnellement au règne du désordre et de la méchanceté dans le monde, quel est le poids de notre responsabilité ? Cela, vois-tu, personne n’en a envie ! Ce sont des pérégrinations de bourgeois, te dira-t-on. Voilà pourquoi tout continuera comme avant ; voilà pourquoi, jour après jour, des milliers et des milliers d’hommes préparent avec zèle la prochaine guerre, dans sa propre famille, à son boulot, au supermarché, sur la route, la prochaine manifestation de violence qu'on ne comprendra pas. Il y aura seulement gestion de la dite violence. Voilà surtout pourquoi l’homme libre choisit sa propre mort.

Voilà pourquoi je n’ai ni patrie terrestre ni idéal, ni aucun espoir dans l’espèce humaine et dans ce monde auquel je ne me sens pas du tout contemporain. La patrie, l’idéal, l’espoir, ce ne sont là que des éléments de décoration pour ces messieurs qui organisent la prochaine tuerie (réelle, virtuelle, mentale ou que sais-je encore…). Cela n’a plus de sens de penser, de dire, d’écrire quoi que ce soit d’humain ; cela n’a plus de sens d’agiter dans son esprit des idées généreuses. Pour deux ou trois personnes qui le font, il y a des milliers de journaux, de revues, de discours télévisés, de réunions publiques et secrètes qui, jour après jour, tendent vers le but contraire et l’atteignent. Hermann Hesse disait déjà en 1929 que l'époque et le monde, l’argent et le pouvoir, appartenaient aux êtres médiocres et fades (2)… A ceux qui ne savent plus parler ni écouter. A ceux qui ne savent pas ressentir… Quant aux autres, aux êtres véritables, je crois qu’ils ne possèdent rien, si ce n’est la liberté de mourir. Il en fut ainsi de tout temps et il en sera ainsi pour toujours. La grande braderie de la culture que représente l’époque contemporaine, depuis presque un siècle je crois, est à son sommet et je m’en vais, avec ou sans amour, je n'emporterai rien, nu je suis venu, nu je repartirai, en tout cas, je serai sans rancune pour le genre humain, prêt à pardonner sans doute, après maints efforts et un travail sur soi, après de grands combats épuisants, car je crois que de tout temps les gens ne savent pas ce qu’ils font… D'ailleurs, moi, je ne sais pas toujours ce que je fais.

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(1) Evangile selon Mathieu (il n’y a pas de Saint Mathieu), chapitre 6, verset 21.

(2) Dans son roman cultissime publié en 1929, Le loup des Steppes.