Steve Kuhn Trio - Ah, Moore

 

Si en musique classique le quatuor à corde est une représentation des composants majeurs de l'orchestre symphonique, le trio de piano jazz est quant à lui une sorte de distillation des éléments instrumentaux propres aux big band et aux combos (quartettes, quintettes, sextettes, etc). Depuis le trio légendaire de Bill Evans (avec Scott La Faro et Paul Motian), quelques groupes ont suivi ces nouvelles « règles », à savoir, une mobilité instrumentale peu conventionnelle, une indépendance qui n'est pas sans rappeler les connexions entre premier et second violon, alto et violoncelle... Et effectivement, parmi les nombreuses configurations jazzistiques, le trio de piano jazz me paraît plus « durable » que les autres, ou disons, qu'il fait partie des formules les plus éprouvées... Ou, pour le dire encore autrement, c'est celui qui me semble aujourd'hui avoir le plus de succès auprès du public. Le trio de piano/contrebasse/batterie véhicule encore pas mal de « clichés » amusants dès lors qu'on évoque le mot « jazz ». Un club ou un bar enfumé, des bruits de verres ou de flûtes de champagne, et puis au fond de la scène, un pianiste, son contrebassiste et son batteur. Et puis, une salle qui se vide petit à petit, après minuit en général, « round midnight ». Nos musiciens, eux, en parfaits solitaires, continuent de jouer, jusqu'à ce que le tenant du club les foute dehors... Tout cela fait très cliché, forcément...

Mais une chose est sûre: aujourd'hui, on ne compte plus le nombre de trios (ce qui est une bonne chose en soi...) et parfois, je l'avoue, je m'y perds. Il y a surtout ce sentiment que l'on retrouve à chaque fois les mêmes « gimmicks », les mêmes réflexes, les mêmes techniciens, le même phrasé... Et si peu de surprise en fin de compte… Mais avec Steve Kuhn, on se situe d’emblée dans une singularité inouïe en termes de discours et de jeu pianistique... Disons que ce pianiste a une sonorité, une palette de couleurs très caractéristique, qui touche au sublime. Un jeu en demi-teinte. Kuhn est une sorte de poète. Un contemplatif. Un romantique. Et ce « Three Waves » gravé en studio en 1966 pourrait être malgré sa très courte durée (moins de 35 minutes) l'un de ses disques majeurs. A la différence des trios de Bud Powell et d'Oscar Peterson dans lesquels le leadeur tenait un rôle de premier plan et où les rythmiciens devaient se contenter d'accompagner (avec, à la rigueur, un solo par ci, un solo par là), les trios de Bill Evans et de Steve Kuhn, puis ceux de Paul Bley, allaient propulser une toute autre approche (Keith Jarrett leur sera redevable d'ailleurs). Bref, une toute autre conception: celle de la liberté individuelle à l'intérieur d'une dynamique de groupe. Et ici, faut bien reconnaître que c'est franchement réussi. L'évidence du rapport à trois donne une musique complètement fascinante, libérée de toute contrainte bop !

Entre ballades et morceaux rapides, compos personnelles et standards (« Ida Lupino », « Ah, Moore » et un « Never Let Me Go » d’une tendresse absolue), le pianiste new-yorkais donne à entendre un jeu d'une cohérence qui laisse pantois. Cet artiste incontournable depuis le début des années 60 s'était fait remarqué quelques années plus tôt aux côtés du saxophoniste Serge Chaloff, puis avait fourbi ses armes avec John Coltrane et Kenny Dorham. Enfin, signalons ce qui constitue, du moins à mon sens, deux jalons dans sa discographie: le magnifique Basra de Pete La Roca et l'extraordinaire et très émouvant Sing Me Softly of the Blues d'Art Farmer, deux galettes enregistrées peu de temps avant Three Waves, avec la même rythmique, à savoir Steve Swallow à la contrebasse et Pete La Roca à la batterie (1). Alors bien sûr, ici, la musique est tout sauf techniquement impressionnante. Et pourtant, de la technique, ils en ont, nos joyeux galopins. Pete La Roca qui avait beaucoup influencé le jeune Tony Williams est l'un des batteurs les plus brillants en termes de rythmes ternaires (l'on songe aussi à Alan Dawson et Joe Chambers, c'est la même école...). Son jeu aux balais sait se faire feutré. Sur « Ah Moore », par exemple, c'est de toute beauté. La finesse est à son comble. Et puis, Kuhn, c'est un pianiste à part, un style très identifiable dès les premières notes (la marque des grands), c'est aussi un vrai intello (faut le voir poser sur la pochette, tel un jeune étudiant désinvolte...). Un très grand disque que je suis toujours ravi de réécouter (2).

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(1) Parmi ses plus beaux disques en trio, signalons à toute fin utile Watch What Happens (MPS, 1968) avec Palle Daniellson et Jon Christensen, The Vanguard Date (Owl, 1986) avec Ron Carter et Al Foster, Waltz Blues Side (Venus, 2002) avec Gary Peacock et Billy Drummond et enfin Plays Standards (Venus, 2008) avec Buster Williams et Al Foster.

(2) Comment ne pas succomber en effet à l’écoute de thèmes aussi majestueux et aussi savoureux que « Why Did I Choose You ? » (plage 5) avec son rythme nonchalant et d’une beauté sans équivalent ? Ou encore « Ah Moore » (plage 2), thème d’une tendresse absolue. Tout l’art du pianiste (et de son trio) se déploie au cours de ces ballades inoubliables.

 

Three Waves by Steve Kuhn